Procédures collectives

Résidence principale insaisissable : la déclaration de créance interrompt la prescription jusqu'à la clôture de la liquidation

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 9 septembre 2026, n° 25-15.719

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

La déclaration de créance interrompt la prescription jusqu'à la clôture de la procédure de liquidation judiciaire. Cet effet profite aussi au créancier auquel l'insaisissabilité de la résidence principale est inopposable et qui dispose d'un droit de poursuite sur cet immeuble. Tant que la liquidation n'est pas clôturée, aucun nouveau délai de prescription ne recommence à courir.

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Un dirigeant liquidé pensait que la banque avait laissé passer les délais pour saisir sa maison protégée par une déclaration d'insaisissabilité. La Cour de cassation rappelle que le seul repère utile est la date de clôture de la liquidation judiciaire, et casse l'arrêt qui ne l'avait pas recherchée.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 25-15.719

Solution

Cassation

Chronologie de la procédure

24 septembre 2008

Prêt consenti aux époux pour l'acquisition de leur résidence principale ; inscription d'un privilège de prêteur de deniers

14 novembre 2011

Déclaration d'insaisissabilité des droits sur l'immeuble

22 janvier 2016

Mise en liquidation judiciaire du mari

26 janvier 2016

Déclaration de créance de la banque

1er septembre 2016

Premier commandement de payer avant saisie délivré à l'épouse

20 janvier 2017

Admission de la créance par ordonnance

21 juin 2018

Ordonnance du juge-commissaire autorisant une vente de gré à gré

24 août 2018

Second commandement de payer avant saisie délivré à l'épouse

21 janvier 2022

Le tribunal met un terme à la procédure de vente de gré à gré

octobre 2022

Requête de la banque pour être autorisée à poursuivre la vente sur saisie

13 décembre 2023

Saisine du juge de l'exécution par les époux en mainlevée du privilège

13 mars 2025

Arrêt de la cour d'appel de Montpellier rejetant la mainlevée

9 septembre 2026

Cassation par la chambre commerciale, renvoi devant la cour d'appel de Nîmes

Ce que cette décision change pour vous

Vous avez déclaré insaisissable votre résidence principale, puis vous avez été placé en liquidation judiciaire. Vous vous dites peut-être que le temps joue pour vous : la banque n’a rien fait depuis des années, sa créance doit être prescrite.

Cette décision ferme cette porte. La déclaration de créance interrompt la prescription jusqu’à la clôture de la liquidation judiciaire, et cet effet profite également au créancier auquel votre déclaration d’insaisissabilité est inopposable. Autrement dit : tant que la procédure collective n’est pas clôturée, le compteur de la prescription ne repart pas.

Trois conséquences pratiques.

Premièrement, la date qui compte n’est ni celle de l’admission de la créance, ni celle de la fin d’une tentative de vente de gré à gré, ni celle d’un commandement de payer. C’est la date de clôture de la liquidation judiciaire. Avant de soutenir qu’une créance est prescrite, vérifiez d’abord si votre liquidation est clôturée, et quand.

Deuxièmement, si votre liquidation est toujours ouverte, une action en prescription contre la banque titulaire d’un privilège de prêteur de deniers sur votre résidence principale a très peu de chances d’aboutir. L’inscription reste en place.

Troisièmement, côté créancier : la banque qui a régulièrement déclaré sa créance n’a pas à multiplier les actes interruptifs pendant la liquidation. Sa position est protégée jusqu’à la clôture.

Un point mérite attention pour les couples. Lorsque l’immeuble appartient à deux époux co-débiteurs et qu’un seul est en liquidation, la situation de chacun doit être examinée séparément : la déclaration de créance est faite dans la procédure du débiteur en liquidation, tandis que le conjoint non soumis à la procédure collective peut faire l’objet d’actes d’exécution classiques, comme des commandements de payer.

Les faits

En septembre 2008, une banque consent à deux époux, co-débiteurs solidaires, un prêt destiné à l’acquisition de l’immeuble qui devient leur résidence principale. Elle inscrit sur cet immeuble un privilège de prêteur de deniers, c’est-à-dire une sûreté qui lui donne un droit de poursuite préférentiel sur le bien financé.

En novembre 2011, les époux déclarent insaisissables leurs droits sur cet immeuble, sur le fondement de l’article L. 526-1 du code de commerce.

Le 22 janvier 2016, le mari est mis en liquidation judiciaire. Quatre jours plus tard, la banque déclare sa créance au titre du prêt. Cette créance est admise par ordonnance du 20 janvier 2017.

En parallèle, la banque délivre à l’épouse deux commandements de payer avant saisie, le 1er septembre 2016 puis le 24 août 2018.

Du côté de la liquidation, le juge-commissaire autorise le 21 juin 2018, sur requête du liquidateur, une vente de gré à gré. Le tribunal met un terme à cette procédure de vente le 21 janvier 2022. En octobre 2022, la banque présente une requête pour être autorisée à poursuivre la vente sur saisie.

Le 13 décembre 2023, les époux saisissent le juge de l’exécution pour obtenir la mainlevée du privilège de prêteur de deniers, en soutenant que la créance de la banque est prescrite.

La question posée à la Cour

La cour d’appel de Montpellier rejette la demande de mainlevée, mais par un raisonnement particulier. Elle considère que la banque, après l’admission de sa créance en janvier 2017, n’a retrouvé la possibilité d’agir en recouvrement que le 21 janvier 2022, date à laquelle le tribunal a mis fin à la procédure de vente de gré à gré. À partir de là, écrit-elle, un nouveau délai de deux ans a recommencé à courir, interrompu par la requête d’octobre 2022 puis par des conclusions du 8 novembre 2022.

La question est donc la suivante : jusqu’à quand la déclaration de créance interrompt-elle la prescription au bénéfice du créancier qui dispose d’un droit de poursuite sur la résidence principale déclarée insaisissable ? Jusqu’à l’admission de la créance ? Jusqu’à la fin d’une tentative de vente amiable ? Ou jusqu’à un autre événement ?

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation relève le moyen d’office, après avis donné aux parties, et casse l’arrêt.

Elle vise les articles L. 622-25-1 et L. 641-3 du code de commerce.

Il résulte de ces textes que la déclaration de créance interrompt la prescription jusqu’à la clôture de la procédure de liquidation judiciaire.

La Cour précise ensuite le champ de cet effet interruptif. Il bénéficie au créancier déclarant auquel est inopposable l’insaisissabilité de l’immeuble servant à la résidence principale du débiteur et qui, titulaire d’un droit de poursuite sur cet immeuble, agit contre le débiteur pour faire constater sa créance et son exigibilité.

La combinaison est logique. L’insaisissabilité déclarée ne vaut pas contre le créancier dont la créance est née antérieurement à la publication de la déclaration : ce créancier conserve un droit de poursuite individuel sur le bien, hors de la procédure collective. Mais parce qu’il a déclaré sa créance, il bénéficie aussi de l’interruption de prescription attachée à cette déclaration, et cette interruption se prolonge jusqu’à la clôture de la liquidation.

La cour d’appel avait donc fixé le point de départ d’un nouveau délai sur un événement sans pertinence : la fin de la procédure de vente de gré à gré. Elle a statué sans rechercher la date de clôture de la procédure de liquidation judiciaire, seul repère utile. Sa décision manque de base légale.

L’arrêt est cassé en toutes ses dispositions et l’affaire renvoyée devant la cour d’appel de Nîmes.

Les points clés à retenir
  • La déclaration de créance interrompt la prescription jusqu'à la clôture de la procédure de liquidation judiciaire, et non jusqu'à l'admission de la créance.
  • Cet effet interruptif profite au créancier auquel l'insaisissabilité de la résidence principale est inopposable et qui dispose d'un droit de poursuite sur cet immeuble.
  • Le juge qui statue sur une prescription sans rechercher la date de clôture de la liquidation prive sa décision de base légale.

Ce qu’il faut faire concrètement

Retrouvez la date exacte de clôture de votre liquidation judiciaire. C’est le jugement de clôture, pour insuffisance d’actif ou pour extinction du passif, qui fait redémarrer les délais. Demandez une copie au greffe du tribunal si vous ne l’avez pas. Tant que ce jugement n’existe pas, écartez l’argument de la prescription.

Vérifiez la date de publication de votre déclaration d’insaisissabilité au regard de la naissance de la créance. Une déclaration publiée après l’octroi du prêt ne protège pas contre la banque prêteuse. Si un privilège de prêteur de deniers a été inscrit lors de l’acquisition, la sûreté reste opposable.

Distinguez la situation de chaque co-emprunteur. Si un seul des époux est en liquidation, les actes visant l’autre relèvent des règles de droit commun : commandements de payer, saisie immobilière. Reprenez la chronologie des actes délivrés à chacun.

Si vous êtes créancier, sécurisez votre déclaration. C’est elle qui porte l’effet interruptif pendant toute la durée de la procédure. Conservez l’accusé de réception et la décision d’admission.

Anticipez la clôture. Dès que la clôture approche, un créancier disposant d’un droit de poursuite sur la résidence principale devra agir dans le délai de prescription qui recommence alors à courir. Côté débiteur, c’est à partir de cette date que le calendrier devient exploitable.

Questions fréquentes

Ma maison déclarée insaisissable peut-elle être saisie par ma banque après ma liquidation ?

Oui, si la créance de la banque est née avant la publication de la déclaration d'insaisissabilité. Dans ce cas, l'insaisissabilité lui est inopposable et elle conserve un droit de poursuite individuel sur l'immeuble. C'est typiquement le cas de la banque qui a financé l'acquisition et inscrit un privilège de prêteur de deniers lors de l'achat.

À partir de quand la prescription recommence-t-elle à courir après une liquidation judiciaire ?

À compter de la clôture de la procédure de liquidation judiciaire. La déclaration de créance interrompt la prescription pendant toute la durée de la procédure. Ni l'admission de la créance, ni la fin d'une tentative de vente amiable, ni un commandement de payer ne font repartir un nouveau délai avant le jugement de clôture.

Puis-je demander la mainlevée du privilège de prêteur de deniers inscrit sur mon logement ?

Seulement si la créance garantie est éteinte, notamment par prescription. Tant que la liquidation judiciaire n'est pas clôturée, la prescription reste interrompue par la déclaration de créance : la demande de mainlevée sera rejetée. Vérifiez d'abord la date du jugement de clôture avant d'engager une action devant le juge de l'exécution.

Mon conjoint n'est pas en liquidation : est-il protégé par ma procédure collective ?

Non. Le conjoint co-emprunteur solidaire qui n'est pas soumis à une procédure collective reste exposé aux voies d'exécution de droit commun. La banque peut lui délivrer des commandements de payer avant saisie et poursuivre la saisie immobilière selon les règles ordinaires, indépendamment du déroulement de la liquidation de l'autre époux.

Références : 25-15.719 · 25-15719 · 2515719 · ECLI:FR:CCASS:2026:CO00435

Mots-clés

insaisissabilité résidence principale déclaration de créance prescription liquidation judiciaire privilège de prêteur de deniers saisie immobilière

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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