Litiges commerciaux

Saisie informatique surprise dans vos bureaux : l'argument de forme qui ne fait pas tomber l'ordonnance

Cour de cassation, Deuxième chambre civile, 22 octobre 2026, n° 25-21.540

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Lorsqu'un commissaire de justice exécute une ordonnance sur requête dans les locaux d'une société, la copie de la requête et de l'ordonnance remise avant les opérations au dirigeant présent suffit, même si elle lui a été remise en son nom personnel et non en sa qualité de représentant. La société ne peut pas invoquer ce défaut de qualité pour obtenir la rétractation.

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Un commissaire de justice se présente, remet une liasse de papiers au dirigeant, puis copie les messageries et les disques durs. Des mois plus tard, la société conteste : l'ordonnance ne lui a jamais été signifiée à elle, personne morale. La Cour de cassation ferme cette porte et oblige à chercher ailleurs les moyens de défense.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Deuxième chambre civile

Numéro

n° 25-21.540

Solution

Cassation

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

15 mai 2024

Ordonnance sur requête du président du tribunal de commerce désignant un commissaire de justice pour rechercher et saisir des données sur les messageries et les ordinateurs

14 juin 2024

Exécution de la mesure au domicile de la présidente, également siège social ; remise de la requête et de l'ordonnance aux deux anciennes salariées en leurs noms personnels

30 janvier 2025

Le juge déboute les demandeurs de leur demande de rétractation

18 novembre 2025

La cour d'appel de Toulouse infirme, rétracte l'ordonnance, annule les constats et ordonne la restitution des pièces

22 octobre 2026

La Cour de cassation casse l'arrêt : la remise au dirigeant, même en son nom personnel, vaut remise à la société

Ce que cette décision change pour vous

Si un concurrent ou un ancien employeur obtient une ordonnance sur requête autorisant un commissaire de justice à venir copier vos fichiers, vos messageries et vos disques durs, vous disposez d’un recours : la demande de rétractation devant le juge qui a rendu l’ordonnance. Encore faut-il choisir les bons arguments.

Cette décision en retire un de la liste. Vous ne pouvez plus espérer faire tomber la mesure au seul motif que la requête et l’ordonnance ont été remises au dirigeant en son nom personnel, et non expressément « en sa qualité de représentant légal » de la société visée. Dès lors que la personne qui a reçu les documents avant le début des opérations est celle qui représente la société, et que la mesure s’exécute là où elle se trouve, l’exigence du texte est satisfaite.

Concrètement, trois conséquences :

  • Le jour du constat, la remise matérielle des pièces à la personne présente qui dirige l’entreprise vaut information de l’entreprise elle-même. Le formalisme de la mention de qualité n’est pas exigé.
  • Si le siège social est au domicile du dirigeant — situation fréquente dans les jeunes sociétés — le raisonnement joue d’autant plus : le lieu d’exécution, le siège et la personne du représentant se confondent.
  • Votre défense doit se déplacer vers le fond : la justification de la dérogation au contradictoire, la motivation de la requête, le périmètre de la mission, l’atteinte à la vie privée et au secret des correspondances, la proportionnalité des mots-clés et des périodes de recherche.

Les faits

Une société reproche à deux de ses anciennes salariées des actes de concurrence déloyale. L’une d’elles a créé une nouvelle société, dont elle est la présidente ; l’autre en est actionnaire et salariée. Le siège de cette société nouvelle est fixé au domicile de la fondatrice.

L’ancienne employeuse saisit le président d’un tribunal de commerce par voie de requête, c’est-à-dire sans que les personnes visées soient prévenues ni entendues. Elle obtient, par une ordonnance du 15 mai 2024, la désignation d’un commissaire de justice chargé notamment de rechercher et de saisir des éléments sur les messageries personnelles et professionnelles des anciennes employées, ainsi que dans les répertoires informatiques des ordinateurs de la société nouvellement créée.

Les opérations se déroulent le 14 juin 2024 au domicile de la présidente, qui est aussi le siège social. Avant l’exécution, le commissaire de justice remet copie de la requête et de l’ordonnance aux deux anciennes salariées, mais en leurs noms personnels. Aucune remise n’est faite à la société en tant que telle.

Les deux femmes et la société demandent la rétractation de l’ordonnance. Un premier juge les déboute le 30 janvier 2025. La cour d’appel de Toulouse, le 18 novembre 2025, infirme : elle rétracte l’ordonnance, annule les procès-verbaux de constat, ordonne la restitution des pièces saisies et interdit à la demanderesse d’en faire le moindre usage. Motif : la société, qui a subi l’exécution de la mesure, n’a pas été destinataire de la signification.

L’ancienne employeuse se pourvoit en cassation.

La question posée à la Cour

L’article 495, alinéa 3, du code de procédure civile impose que copie de la requête et de l’ordonnance soit « laissée à la personne à laquelle elle est opposée ».

Copie de la requête et de l’ordonnance est laissée à la personne à laquelle elle est opposée.

Question : lorsque la mesure est exécutée contre une société, au siège social qui est aussi le domicile de sa présidente, la remise des documents à cette présidente en son nom personnel satisfait-elle à cette exigence vis-à-vis de la société ? Ou faut-il une remise distincte, formellement adressée à la personne morale par l’intermédiaire de son représentant ès qualités ?

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation casse l’arrêt d’appel, en toutes ses dispositions.

Elle relève que la cour d’appel avait elle-même constaté que la copie de la requête et de l’ordonnance avait été remise, avant l’exécution de la mesure, à la fondatrice et présidente de la société. De ces constatations il résultait nécessairement que les documents avaient été laissés à la société. Peu importe, dit la Cour, la qualité en laquelle la remise lui avait été faite.

Le raisonnement est pragmatique. Le texte impose une remise matérielle, destinée à permettre à celui qui subit la mesure de connaître immédiatement le fondement de l’intrusion et d’exercer son recours. Cet objectif est atteint dès lors que la personne physique qui incarne la société a les documents en main avant que les opérations ne commencent. Exiger une seconde remise, identique, portant simplement une mention de qualité différente, serait un formalisme sans utilité.

Les points clés à retenir
  • La copie de la requête et de l'ordonnance doit être laissée à la personne à laquelle elle est opposée, avant le début des opérations : c'est une remise matérielle, pas une signification à peine de nullité pour défaut de qualité.
  • La remise au dirigeant présent, même en son nom personnel, vaut remise à la société qu'il représente lorsque la mesure s'exécute au siège.
  • La rétractation ne peut donc pas être obtenue sur ce seul grief de forme : les moyens utiles se situent sur la justification de la dérogation au contradictoire et sur le périmètre de la mission.

Ce qu’il faut faire concrètement

Le jour de la visite. Exigez du commissaire de justice la remise immédiate de la requête et de l’ordonnance, avant toute copie de fichiers. Lisez la mission autorisée : mots-clés, périodes, supports, personnes visées. Faites consigner au procès-verbal chacune de vos observations, et notamment tout acte qui excède la mission écrite. Demandez la mise sous séquestre des données saisies.

Vérifiez l’heure. La remise doit intervenir avant l’exécution. Si le commissaire de justice a commencé à copier avant de vous remettre les pièces, le grief redevient sérieux : notez l’heure exacte d’arrivée, l’heure de remise, l’heure de branchement du matériel.

Attaquez la requête elle-même. Le recours au non-contradictoire doit être justifié dans la requête et dans l’ordonnance par des circonstances précises — risque de dépérissement des preuves, effet de surprise nécessaire. Une requête qui se contente d’affirmations générales, une ordonnance pré-rédigée et non motivée, sont les terrains les plus solides de rétractation.

Contestez la proportionnalité. La saisie de messageries personnelles et de disques durs entiers touche la vie privée et le secret des correspondances. Mesurez l’écart entre ce qui était autorisé et ce qui a été pris : documents sans rapport avec le litige, correspondances d’avocat, données de tiers, pièces de salariés non visés.

Agissez vite. La demande de rétractation se forme devant le juge qui a rendu l’ordonnance. Ne laissez pas les pièces circuler dans la procédure au fond pendant que vous hésitez : demandez, parallèlement, qu’il soit sursis à leur exploitation.

Ce qui aurait pu changer l'issue

Le moyen de forme choisi — absence de signification à la personne morale — était fragile dès lors que la présidente avait reçu les pièces sur place avant les opérations. Trois leviers restaient mobilisables. D'abord l'heure : si la copie des données avait commencé avant la remise matérielle, le grief redevenait décisif, à condition d'avoir fait consigner les horaires précis au procès-verbal. Ensuite la motivation de la requête : la dérogation au contradictoire suppose des circonstances concrètes de dépérissement des preuves, et une requête générique se rétracte. Enfin la proportionnalité : la mission visait les messageries personnelles des anciennes salariées et l'intégralité des répertoires informatiques, périmètre dont l'étendue et l'absence de mots-clés ou de bornes temporelles pouvaient justifier une rétractation partielle ou un cantonnement, demande qui n'apparaît pas avoir été formée à titre subsidiaire.

Questions fréquentes

Un huissier est venu copier nos ordinateurs sans prévenir : est-ce légal ?

Oui, si un juge l'a autorisé par ordonnance sur requête. Cette procédure déroge au contradictoire pour préserver l'effet de surprise, lorsqu'un risque de disparition des preuves est invoqué. Mais l'ordonnance doit être motivée sur ce point précis, la mission délimitée, et copie de la requête et de l'ordonnance doit vous être remise avant le début des opérations.

Le commissaire de justice m'a remis les papiers à mon nom, pas au nom de ma société : puis-je faire annuler la saisie ?

Non, pas sur ce seul motif. Lorsque la mesure s'exécute au siège de la société et que les documents sont remis avant les opérations à la personne qui la dirige, l'exigence légale est remplie, quelle que soit la qualité mentionnée sur l'acte. Il faut porter la contestation sur la motivation de la requête ou sur le périmètre de la mission.

Que puis-je faire si l'huissier a saisi des courriels privés ou des échanges avec mon avocat ?

Demandez immédiatement leur mise sous séquestre et saisissez le juge d'une demande de rétractation ou de cantonnement. Les correspondances avec un avocat sont couvertes par le secret professionnel et ne peuvent être exploitées. Une saisie qui excède la mission autorisée ou qui porte une atteinte disproportionnée à la vie privée peut être annulée pour cette partie des pièces.

Combien de temps ai-je pour contester une ordonnance sur requête ?

La demande de rétractation n'est enfermée dans aucun délai préfix : elle peut être formée tant que la procédure au fond n'est pas définitivement jugée. En pratique, agissez sans attendre, dès la réception du procès-verbal de constat, et demandez en parallèle qu'il soit sursis à l'exploitation des pièces saisies tant que le juge n'a pas statué.

Si la rétractation est obtenue, que deviennent les documents saisis ?

La rétractation de l'ordonnance entraîne l'annulation des procès-verbaux de constat, la restitution des pièces appréhendées et l'interdiction faite au demandeur d'en faire le moindre usage dans la procédure. C'est l'effet le plus puissant de ce recours : la partie adverse perd l'intégralité des preuves recueillies par cette voie.

Références : 25-21.540 · 25-21540 · 2521540 · ECLI:FR:CCASS:2026:C201073

Mots-clés

ordonnance sur requête article 495 du code de procédure civile rétractation concurrence déloyale mesure d'instruction in futurum commissaire de justice

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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