Litiges commerciaux

Bail commercial non renouvelé : obtenir une indemnité d'éviction calculée sur votre chiffre d'affaires le plus récent

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 3, 24 septembre 2026, n° RG 23/15018

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
9 min de lecture
La réponse en bref

Quand le bailleur refuse de renouveler le bail, l'indemnité d'éviction se calcule à la date la plus proche du départ du locataire, donc sur ses chiffres d'affaires les plus récents, et non sur ceux connus en première instance. Pour un commerce d'optique, les usages autorisent un calcul sur le chiffre d'affaires TTC.

Votre situation ressemble à celle-ci ? Réserver une consultation

Un opticien franchisé évincé après dix ans de bail voit son indemnité passer de 1.018.412 € à 1.126.704 € en appel. La raison : la cour actualise le calcul sur les exercices 2023, 2024 et 2025, et non sur des années perturbées par la crise sanitaire.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 3

Numéro

n° RG 23/15018

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

11 juin 2007

Signature du bail commercial, à effet du 13 juin 2007, pour dix ans

2 mars 2017

Demande de renouvellement du bail par la locataire

20 mars 2017

Refus de renouvellement signifié par la bailleresse, avec offre d'indemnité d'éviction

12 juin 2017

Fin du bail ; début du maintien dans les lieux et de l'indemnité d'occupation

10 octobre 2018

Assignation de la bailleresse aux fins de désignation d'un expert

20 décembre 2019

Ordonnance ordonnant l'expertise

6 juillet 2021

Dépôt du rapport d'expertise : 865.000 € en cas de perte du fonds, 45.000 € en cas de transfert

17 février 2023

Jugement du tribunal judiciaire de Créteil fixant l'indemnité d'éviction à 1.018.412,41 €

4 septembre 2023

Appel de la bailleresse

24 septembre 2026

Arrêt de la cour d'appel de Paris portant l'indemnité d'éviction à 1.126.704 €

Ce que cette décision change pour vous

Si votre bailleur a refusé le renouvellement de votre bail commercial et que la procédure d’indemnisation dure, le temps joue pour vous dès lors que votre chiffre d’affaires progresse. L’indemnité d’éviction s’apprécie à la date la plus proche de votre départ : tant que vous occupez les lieux, c’est la date de l’arrêt d’appel qui compte, pas celle du jugement.

Concrètement, produisez en appel vos comptes annuels les plus récents. Dans cette affaire, le locataire a gagné plus de 100.000 euros simplement en substituant la moyenne 2023-2024-2025 à la moyenne retenue par le tribunal, qui intégrait des exercices affectés par la crise sanitaire.

Deuxième enseignement : c’est au bailleur de prouver que votre fonds est transférable. S’il n’y parvient pas, vous êtes indemnisé de la perte totale du fonds, et non de la seule valeur du droit au bail. L’écart est considérable : ici, 975.549 euros contre 45.000 euros estimés en cas de simple transfert.

Troisième point : la crise sanitaire ne permet pas de réduire l’indemnité d’occupation que vous payez pendant votre maintien dans les lieux. Les confinements et la baisse de fréquentation ne sont pas pris en compte, car cette indemnité s’évalue par référence à la valeur locative à la date du non-renouvellement.

Enfin, le bailleur condamné à payer n’est pas condamné du tout tant qu’il dispose de son droit de repentir. La cour fixe le montant mais n’ordonne pas le paiement.

Les faits

En juin 2007, une SCI donne à bail des locaux de 70 m² environ, en rez-de-chaussée, à usage d’optique. Le preneur exploite une franchise Optic 2000, à l’entrée d’une galerie marchande, face à un accès de métro.

En mars 2017, le locataire demande le renouvellement. La bailleresse refuse et propose une indemnité d’éviction. Le bail prend fin le 12 juin 2017. Le locataire reste dans les lieux — il y est toujours au jour de l’arrêt, neuf ans plus tard.

Une expertise judiciaire est ordonnée. L’expert estime l’indemnité principale à 865.000 euros en cas de perte du fonds, contre 45.000 euros en cas de simple transfert, et conclut à l’impossibilité de transférer le fonds.

En février 2023, le tribunal judiciaire de Créteil fixe l’indemnité d’éviction totale à 1.018.412,41 euros. La bailleresse fait appel, soutenant que le fonds est transférable et que le calcul doit se faire hors taxes.

La question posée à la Cour

Trois questions. La clientèle d’un opticien franchisé suit-elle l’enseigne, ou reste-t-elle attachée à l’emplacement ? Peut-on calculer la valeur d’un fonds d’optique sur un chiffre d’affaires TTC ? Et faut-il réduire l’indemnité d’occupation due pendant le maintien dans les lieux pour tenir compte des confinements ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la nature de l’indemnité. L’article L. 145-14 du code de commerce impose au bailleur qui refuse le renouvellement de payer une indemnité égale au préjudice causé.

Cette indemnité comprend notamment la valeur marchande du fonds de commerce déterminée suivant les usages de la profession, sauf dans le cas où le bailleur fait la preuve que le préjudice est moindre.

La charge de la preuve pèse donc sur le bailleur. À défaut, l’indemnité correspond à la valeur du fonds perdu.

Ici, la bailleresse échoue. Ses annonces de locaux vacants sont non datées, aux localisations imprécises, sur une rue de plusieurs kilomètres dont la commercialité varie fortement selon les tronçons. Surtout, la cour relève que si la notoriété Optic 2000 et les qualités du gérant sont transférables, la visibilité depuis l’accès au métro ne l’est pas. Le commerce continuerait à attirer une clientèle en déménageant, mais rien ne démontre que ce serait la même. L’indemnité est donc de remplacement.

Sur le mode de calcul. La cour valide le chiffre d’affaires TTC : l’expert a constaté que les offres de cession de fonds d’optique se réfèrent majoritairement à des montants TTC, et que les barèmes publiés en HT majorent mécaniquement leurs coefficients d’environ 20 % pour les activités au taux normal de TVA. Le coefficient de 105 % est confirmé, loin du maximum de 130 % TTC.

Sur l’actualisation. La valeur marchande s’apprécie à la date la plus proche du départ. Les comptes 2023, 2024 et 2025 donnent une moyenne de 774.246 euros HT, soit 929.095 euros TTC. Appliqué le coefficient de 105 % : 975.549 euros d’indemnité principale.

Les points clés à retenir
  • C'est au bailleur de prouver que le fonds est transférable sans perte importante de clientèle ; à défaut, l'indemnité couvre la valeur du fonds perdu.
  • L'indemnité se calcule à la date la plus proche du départ : produisez vos derniers comptes annuels, y compris en appel.
  • La crise sanitaire ne justifie aucun abattement sur l'indemnité d'occupation, qui s'évalue à la date du non-renouvellement.

Sur les postes accessoires. Frais de remploi : 10 % de l’indemnité principale, soit 97.554 euros, taux sur lequel les deux parties s’accordaient. Trouble commercial : 18.723 euros, en combinant trois mois d’EBE retraité et un mois de masse salariale, le salaire du dirigeant n’ayant pas été réintégré dans l’EBE. Frais de déménagement et administratifs : 3.000 euros forfaitaires, faute de devis produit. Frais de réinstallation : 31.878 euros, le franchisé devant respecter un concept imposant des aménagements spécifiques, avec abattement de 70 % pour vétusté.

Frais de licenciement : rien pour l’instant. Le commerce étant toujours exploité et aucun licenciement n’étant intervenu, la cour infirme la condamnation chiffrée. Ces frais seront remboursés uniquement sur justificatifs.

Indemnité d’occupation. Valeur locative de 500 €/m²p, abattement de 5 % pour charges exorbitantes — les honoraires de gestion n’étant plus à la charge du locataire depuis la loi Pinel —, abattement de 10 % pour précarité. Soit 29.476 euros par an, à compter du 13 juin 2017. La cour refuse tout abattement Covid supplémentaire. En revanche, la bailleresse doit restituer le trop-perçu par rapport aux sommes effectivement versées.

Total : 1.126.704 euros, sans condamnation au paiement, la bailleresse conservant son droit de repentir.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si vous êtes locataire évincé : restez dans les lieux jusqu’au paiement effectif de l’indemnité, c’est votre droit, et versez l’indemnité d’occupation. Déposez vos comptes annuels de chaque exercice et communiquez les derniers en date à chaque stade de la procédure, y compris après la clôture de l’expertise.

Réunissez les preuves que votre clientèle tient à l’emplacement : flux de passage, proximité d’un transport, visibilité depuis la rue, relevés de provenance de vos clients. C’est ce qui fait basculer l’indemnité de transfert vers l’indemnité de remplacement.

Faites chiffrer vos frais de déménagement par un professionnel. Le forfait de 3.000 euros appliqué ici sanctionne l’absence de devis détaillé.

Si vous êtes bailleur : pour démontrer la transférabilité du fonds, produisez des annonces datées, localisées précisément, portant sur des surfaces et une visibilité comparables, et vérifiez que les bailleurs concernés accepteraient une activité identique. Des extraits d’annonces non datés ne valent rien.

Vérifiez enfin si le contrat de franchise impose un concept d’aménagement : c’est lui qui fonde l’indemnité de réinstallation, même en cas de perte du fonds.

Questions fréquentes

Mon bailleur refuse de renouveler mon bail : dois-je quitter les lieux tout de suite ?

Non. Le locataire évincé dispose d'un droit au maintien dans les lieux jusqu'au paiement effectif de l'indemnité d'éviction. En contrepartie, il verse au bailleur une indemnité d'occupation, fixée par référence à la valeur locative de renouvellement déplafonnée, avec un abattement d'usage pour précarité. Ce maintien peut durer plusieurs années tant que l'indemnité n'est pas réglée.

Mon chiffre d'affaires a augmenté depuis le jugement de première instance : est-ce pris en compte ?

Oui. La valeur du fonds de commerce s'apprécie à la date la plus proche du départ du locataire. Tant que celui-ci occupe les lieux, c'est la date de l'arrêt d'appel qui sert de référence. Il faut donc produire les comptes annuels des derniers exercices connus en cause d'appel pour obtenir l'actualisation de l'indemnité.

Le bailleur peut-il échapper au paiement après avoir perdu le procès ?

Oui, par le droit de repentir. Lorsque la cour fixe le montant de l'indemnité d'éviction, le bailleur peut revenir sur son refus et accepter le renouvellement du bail. C'est pourquoi la juridiction fixe le montant sans prononcer de condamnation au paiement : tant que le délai de repentir court, aucune somme n'est exigible.

Puis-je obtenir le remboursement des indemnités de licenciement de mes salariés ?

Oui, mais uniquement sur justificatifs et à condition que les licenciements résultent directement de l'éviction. Tant que le fonds est encore exploité et qu'aucun licenciement n'est intervenu, le juge ne fixe aucun montant, même si un expert-comptable a produit une estimation. Le remboursement intervient après le licenciement effectif, sur présentation des pièces.

Les confinements peuvent-ils réduire l'indemnité d'occupation que je paie depuis la fin du bail ?

Non. L'indemnité d'occupation due par le locataire maintenu dans les lieux s'évalue par référence à la valeur locative à la date du non-renouvellement du bail. Les perturbations commerciales postérieures, y compris celles liées à la crise sanitaire, n'ont pas à être prises en considération pour sa détermination.

Mots-clés

bail commercial indemnité d'éviction refus de renouvellement indemnité d'occupation fonds de commerce droit de repentir article L.145-14

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

Nos résultats

Décisions obtenues par notre cabinet

Tous nos résultats

+150

décisions publiées
avec leurs références

Contentieux commercial et procédures collectives

Voir tous les résultats
Partager
Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

Contacter

Besoin d'un accompagnement juridique ?

Notre cabinet dispose d'une expertise reconnue en matière de procédures collectives, de recouvrement de créances et de contentieux commercial.