Procédures collectives

Banque étrangère qui fait appel : pourquoi miser sur un vice de procédure ne fait pas tomber sa créance

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8, 29 septembre 2026, n° RG 25/00721

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une banque dont le siège est à l'étranger bénéficie de deux mois supplémentaires pour signifier sa déclaration d'appel et déposer ses conclusions, même si elle a une succursale en France et des avocats français. Le fait d'avoir fait appel dans le délai de dix jours ne vaut pas renonciation à ce délai de distance.

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Contester une créance en attaquant la procédure d'appel du créancier est une stratégie tentante. Elle se heurte à deux obstacles redoutables : le délai de distance de deux mois dont bénéficie tout créancier établi à l'étranger, et l'impossibilité d'exiger qu'une division interne d'une banque agisse comme une société distincte.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8

Numéro

n° RG 25/00721

Solution

Confirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

20 avril 2007

Acceptation de l'offre de prêt par l'emprunteur

1er août 2007

Acte notarié et inscription hypothécaire

9 janvier 2014

Ouverture du redressement judiciaire

7 mai 2019

Créance fixée à 1 433 546,50 euros en principal

4 avril 2023

Résolution du plan et ouverture de la liquidation judiciaire

28 novembre 2023

Le juge-commissaire rejette la créance redéclarée

21 décembre 2023

Déclaration d'appel de la banque

16 février 2024

Avis du greffe, puis second message demandant de ne pas en tenir compte

22 avril 2024

Troisième avis du greffe, point de départ retenu

16 mai 2024

Remise des premières conclusions au greffe

6 et 21 mai 2024

Significations de la déclaration d'appel aux intimés

30 septembre 2025

Ordonnance du conseiller de la mise en état rejetant les demandes du débiteur

29 septembre 2026

Arrêt de la cour d'appel confirmant l'ordonnance

Ce que cette décision change pour vous

Si un créancier étranger conteste le rejet de sa créance et fait appel, ne comptez pas sur un calendrier de procédure serré pour le faire tomber.

Trois enseignements pratiques.

Premier point : le délai de distance s’applique largement. Un créancier dont le siège social est hors de France dispose de deux mois supplémentaires non seulement pour exercer son recours, mais aussi pour signifier sa déclaration d’appel après l’avis du greffe (trois mois au lieu d’un) et pour remettre ses premières conclusions (cinq mois au lieu de trois). Le fait qu’il exploite une succursale en France n’y change rien. Le fait qu’il soit représenté par des avocats parisiens, chez lesquels il a élu domicile, n’y change rien non plus.

Deuxième point : avoir agi vite ne vaut pas renonciation. Le créancier qui a formé son appel dans le délai court de dix jours ne renonce pas pour autant aux délais allongés pour la suite. La renonciation à un droit doit être dépourvue de toute équivoque : un comportement diligent ne suffit jamais à la caractériser.

Troisième point : la division interne d’une banque n’est pas un cocontractant. Si le contrat de prêt désigne un prêteur unique, suivi de la mention d’une division ou d’un département, il y a un seul créancier. Celui qui soutient le contraire doit prouver que la division possède une personnalité juridique autonome. Une immatriculation à un registre européen ou un agrément bancaire ne suffisent pas.

Avant d’investir dans une contestation procédurale, vérifiez donc trois choses : le siège social réel de votre créancier, la date exacte de l’avis du greffe effectivement en vigueur, et la qualification juridique exacte de l’entité que vous prétendez absente.

Les faits

Un avocat parisien est placé en redressement judiciaire en 2014. Une banque publique allemande déclare au passif une créance née d’un prêt. Le débiteur la conteste. En 2019, le tribunal fixe la créance à plus de 1,4 million d’euros en principal. Les recours successifs du débiteur échouent, jusqu’au pourvoi déclaré irrecevable fin 2022.

En 2023, la cour d’appel constate la cessation des paiements, prononce la résolution du plan de redressement et ouvre une liquidation judiciaire. La banque déclare à nouveau sa créance, portée à plus de 2,2 millions d’euros avec les frais. Le juge-commissaire la rejette fin novembre 2023.

La banque fait appel le 21 décembre 2023. S’ouvre alors une bataille de calendrier. Le 16 février 2024, le greffe invite l’avocat de la banque à signifier la déclaration d’appel dans le mois. Le même jour, un second message, émis à la demande du conseiller de la mise en état, demande à l’appelante de ne pas tenir compte de cet avis, en raison d’un délai supplémentaire. Un troisième avis est envoyé le 22 avril 2024.

Le débiteur soulève alors la caducité de l’appel : selon lui, le compte à rebours a commencé le 16 février et était expiré depuis longtemps. Il soutient aussi que le prêt a été consenti par deux banques distinctes, de sorte que l’appel formé par une seule serait irrecevable.

La question posée à la Cour

Deux questions.

Lorsque le greffe adresse un avis d’avoir à signifier, puis demande aussitôt de ne pas en tenir compte, quel avis fixe le point de départ du délai sanctionné par la caducité ?

Et une banque étrangère disposant d’une succursale en France et d’avocats français bénéficie-t-elle encore du délai de distance de deux mois ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour confirme l’ordonnance du conseiller de la mise en état sur tous les points.

Sur le délai de distance. L’article 643 du code de procédure civile allonge de deux mois les délais pour les parties qui demeurent à l’étranger.

Demeure à l’étranger, au sens de l’article 643 du code de procédure civile, une société dont le siège social est à l’étranger, même si elle exploite une succursale en France.

L’article 911-2, dans sa version applicable, étend cet allongement aux délais du troisième alinéa de l’article 902 et de l’article 908. Le délai de distance ne concerne donc pas seulement l’exercice du recours, mais aussi les actes de procédure qui suivent. La banque disposait de trois mois pour signifier et de cinq mois pour conclure.

L’élection de domicile au cabinet de l’avocat n’abolit pas ce bénéfice. Et le respect du délai d’appel de dix jours ne vaut pas renonciation.

Sur le point de départ. Le second message du 16 février a privé d’effet le premier. Peu importe qu’il ait été émis à la demande du conseiller de la mise en état : il n’a ni modifié ni prorogé un délai légal, il a seulement mis à néant un avis prématuré et appelé l’attention sur l’existence du délai de distance. La cour ajoute qu’on ne peut reprocher à une partie de s’être conformée à la demande de la juridiction, et encore moins lui opposer la caducité de ce fait. Le point de départ est donc l’avis du 22 avril 2024 : le délai expirait le 22 juillet, les significations des 6 et 21 mai étaient dans les temps.

Sur l’identité du prêteur. L’offre de prêt désigne un prêteur unique, suivi de la mention de sa division. Les statuts produits par le débiteur lui-même décrivent cette division comme une institution « légalement dépendante », « sans personnalité juridique propre », publiant simplement des comptes annuels distincts. Au registre européen, sa forme juridique est mentionnée comme « divers », alors que celle de la banque est « personne morale ». La preuve d’une personnalité autonome n’est pas rapportée.

Les points clés à retenir
  • Une société dont le siège est à l'étranger bénéficie de deux mois supplémentaires pour signifier sa déclaration d'appel et remettre ses conclusions, même avec une succursale et des avocats en France.
  • Un avis du greffe immédiatement retiré ne fait pas courir le délai de caducité : une partie ne peut être sanctionnée pour s'être conformée à la demande de la juridiction.
  • Une division interne sans personnalité morale n'est pas un cocontractant distinct : celui qui prétend le contraire doit en rapporter la preuve.

La cour écarte enfin l’argument tiré de l’amortissement comptable de la créance : l’intérêt à agir ne suppose pas de démontrer le bien-fondé de la prétention. C’est un débat de fond, étranger à la mise en état.

Le débiteur est condamné aux dépens et à 5 000 euros au titre de l’article 700.

Ce qu’il faut faire concrètement

Avant de soulever la caducité d’un appel, reconstituez le calendrier complet : relevez tous les messages du greffe et du conseiller de la mise en état, dans leur ordre chronologique exact, et identifiez celui qui est encore en vigueur. Un avis retiré ne compte pas.

Vérifiez le siège social de votre adversaire sur son extrait d’immatriculation. Si le siège est hors de France, ajoutez deux mois à chaque délai avant de conclure à une tardiveté. Compter sur les délais ordinaires vous expose à un déféré perdu et à une condamnation aux frais.

Si vous contestez l’identité du créancier, allez chercher la preuve positive de l’existence juridique de l’entité que vous invoquez : extrait du registre du commerce étranger, Kbis français, mention de la forme sociale. Produire des courriers à son en-tête ne démontre rien : une division interne correspond avec les clients sous son propre nom.

Relisez votre offre de prêt. Si un seul nom figure comme prêteur, avec une division mentionnée ensuite, il y a un seul créancier et un seul titulaire du droit d’agir.

Ne mélangez pas exception de nullité et fin de non-recevoir. Les régimes diffèrent : la nullité de forme doit être soulevée avant toute défense au fond, et seuls les cas limitativement énumérés par l’article 117 constituent des irrégularités de fond. Un argumentaire confus se retourne contre celui qui le présente.

Enfin, réservez les moyens de fond — contestation du montant, amortissement comptable, double paiement — au débat au fond. Devant le conseiller de la mise en état, ils sont inopérants.

Questions fréquentes

Mon créancier est une banque étrangère : a-t-il vraiment plus de temps que moi pour faire appel ?

Oui. Une partie dont le siège social se situe à l'étranger bénéficie de deux mois supplémentaires sur les délais de procédure d'appel : signification de la déclaration d'appel et remise des conclusions au greffe. Cet allongement s'applique même si la société exploite une succursale en France et même si elle est représentée par des avocats français.

Le greffe a envoyé un avis puis a demandé de ne pas en tenir compte : quel délai s'applique ?

C'est le dernier avis valide qui fixe le point de départ. Un avis retiré ou privé d'effet par un message ultérieur ne fait courir aucun délai. Une partie qui s'est conformée à la demande de la juridiction de ne pas tenir compte d'un avis ne peut se voir opposer la caducité de son appel pour ce motif.

Le contrat mentionne deux noms de banque : puis-je soutenir qu'il y a deux prêteurs ?

Seulement si vous prouvez que la seconde entité possède une personnalité juridique autonome. Une division interne d'une banque, même dotée de comptes annuels distincts et d'un agrément bancaire européen, n'est pas une personne morale séparée. La charge de la preuve pèse sur celui qui invoque l'existence de deux cocontractants distincts.

La banque a amorti ma dette dans ses comptes : cela éteint-il sa créance ?

Non, et cet argument ne peut pas être soulevé au stade de la mise en état. Pour justifier d'un intérêt à agir, un créancier n'a pas à démontrer que sa demande est fondée. L'amortissement comptable relève du débat au fond sur l'existence et le montant de la créance, devant la formation de jugement.

Que risque-t-on à soulever une caducité mal fondée ?

Une condamnation aux dépens et au titre de l'article 700 du code de procédure civile, ici 5 000 euros. L'incident allonge aussi la procédure sans profit. Avant de soulever la caducité, vérifiez précisément le siège de l'adversaire, les délais de distance applicables et la chronologie exacte des avis du greffe.

Mots-clés

délai de distance caducité de la déclaration d'appel article 902 code de procédure civile contestation de créance qualité à agir liquidation judiciaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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