Droit des affaires

Cession de parts de SARL : sans notification par LRAR ou acte d'huissier, la cession est nulle même si tous les associés l'ont agréée

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 7 octobre 2026, n° 24-10.131

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

La cession de parts d'une SARL à un tiers est nulle si le projet n'a pas été notifié à la société et à chaque associé par acte d'huissier ou lettre recommandée avec accusé de réception. Cette formalité est d'ordre public. Ni la qualité de gérant du cédant, ni un protocole signé par tous, ni l'agrément voté en assemblée ne la remplacent.

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Une cession de parts sociales signée entre associés qui se connaissent tous, précédée d'un protocole d'accord et agréée à l'unanimité en assemblée générale : rien ne semblait manquer. La Cour de cassation l'annule pourtant, faute d'une lettre recommandée. Une décision qui sanctionne un réflexe très répandu chez les dirigeants de PME.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 24-10.131

Solution

Cassation

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

28 mai 2019

Protocole d'accord portant promesses synallagmatiques de cession des 100 parts de la SARL pour 360 000 euros

30 juin 2019

Assemblée générale : agrément du projet de cession, démission des cogérants, transformation en SAS à effet du 1er juillet 2019

30 juin 2019

Signature de l'acte de cession des 50 parts, sans notification préalable du projet à la société

1er juillet 2019

Date d'effet de la transformation en SAS

15 novembre 2023

Arrêt de la cour d'appel d'Agen : annulation de la cession et condamnation de la cessionnaire à 4 500 euros

7 octobre 2026

Cassation partielle sans renvoi : nullité de la cession confirmée, condamnation indemnitaire retranchée

Ce que cette décision change pour vous

Si vous cédez ou rachetez des parts de SARL, vous ne pouvez plus vous contenter d’un accord écrit entre associés et d’un procès-verbal d’assemblée générale. Le projet de cession doit être notifié à la société et à chacun des associés, par acte de commissaire de justice ou par lettre recommandée avec demande d’avis de réception. À défaut, la cession encourt la nullité, et celle-ci peut être demandée des années plus tard, y compris par la société elle-même.

Trois réflexes courants sont expressément écartés par la Cour :

  • Le cédant est gérant, donc il représente la société : cela ne dispense de rien. La notification reste due.
  • Tous les associés ont signé le protocole de cession : ils connaissent le projet, certes, mais la connaissance ne remplace pas la notification formelle.
  • L’assemblée générale a agréé le cessionnaire à l’unanimité : l’agrément ne purge pas l’absence de notification préalable. Ce sont deux étapes distinctes, dans cet ordre.

Deuxième point pratique, souvent négligé dans les opérations combinant transformation et cession : c’est la date d’effet de la transformation qui compte, pas la date de la décision. Transformer une SARL en SAS le 30 juin avec effet au 1er juillet, puis signer la cession le 30 juin, c’est céder des parts de SARL. Le formalisme de l’article L. 223-14 du code de commerce s’applique en plein.

Troisième enseignement, procédural celui-là, mais décisif en appel : la cour d’appel ne peut statuer que sur les chefs de jugement critiqués dans le dispositif des conclusions. Un appelant incident qui oublie de demander l’infirmation du chef qui l’a débouté de ses demandes indemnitaires ne peut pas obtenir de dommages et intérêts, même s’il les réclame dans le corps de ses écritures.

Les faits

Un couple détenait, à parts égales, les cent parts sociales d’une SARL dont ils étaient tous deux cogérants.

Le 28 mai 2019, un protocole d’accord portant promesses synallagmatiques de cession est signé : les deux époux s’engagent à céder l’intégralité de leurs parts à une tierce personne, pour un prix ferme et définitif de 360 000 euros. Une première cession, portant sur les cinquante parts de l’épouse au prix de 180 000 euros, doit intervenir au plus tard le 1er juillet 2019. La seconde, sur les parts du mari, est reportée à 2024.

Le 30 juin 2019, l’assemblée générale agrée le projet de cession des parts de l’épouse, prend acte de la démission des deux cogérants, décide la transformation de la société en SAS à compter du 1er juillet 2019 et nomme la cessionnaire directrice générale à compter de la même date.

Le même 30 juin 2019, l’acte de cession des cinquante parts est signé.

La société a ensuite agi en nullité de la cession, soutenant que le projet ne lui avait jamais été notifié, ni à elle ni aux associés. De son côté, la cessionnaire réclamait la restitution du prix et l’indemnisation de la perte de plus-value et de dividendes. La cour d’appel d’Agen a annulé la cession et condamné la cessionnaire à verser 4 500 euros de dommages et intérêts à la société.

La question posée à la Cour

Trois questions, en réalité.

Une cession signée le jour même où l’assemblée vote la transformation en SAS, mais avant la date d’effet de cette transformation, porte-t-elle sur des parts de SARL ou sur des actions de SAS ?

L’absence de notification formelle du projet de cession peut-elle être couverte quand le cédant est gérant, que tous les associés ont signé une promesse synallagmatique détaillant la cession, et que l’assemblée a agréé le cessionnaire à l’unanimité ?

Enfin, une cour d’appel peut-elle accorder des dommages et intérêts à un appelant incident qui n’a pas critiqué, dans le dispositif de ses conclusions, le chef du jugement l’ayant débouté de cette demande ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la qualification des titres cédés, la Cour approuve la cour d’appel. L’acte de cession a été signé le 30 juin 2019 ; la transformation en SAS, décidée le même jour, ne prenait effet que le 1er juillet. Les effets de la cession n’avaient pas été reportés. La cession est donc intervenue avant la date d’effet de la transformation : elle portait sur des parts sociales de SARL, et l’article L. 223-14 du code de commerce lui était applicable.

Sur le formalisme, la Cour rappelle le caractère d’ordre public du texte.

Les parts d’une société à responsabilité limitée ne peuvent être cédées à des tiers étrangers à la société que dans les conditions et selon les modalités prescrites par ce texte (article L. 223-14 du code de commerce).

La notification du projet de cession de parts sociales prévue à l’alinéa 2 de l’article L. 223-14 est faite par acte extrajudiciaire ou par lettre recommandée avec demande d’avis de réception (article R. 223-11, alinéa 1, du code de commerce).

De la combinaison de ces deux textes, la Cour tire la règle : les parts d’une SARL comptant plus d’un associé ne peuvent être cédées à un tiers que si le projet a été notifié à la société et à chacun des associés, par acte extrajudiciaire ou par LRAR.

Le projet n’ayant pas été notifié à la société, la cession devait être annulée — « peu important que les cédants aient eu la qualité de gérants et que les associés aient agréé la cessionnaire lors de l’assemblée générale ». La formule est sans nuance : l’équivalence par la connaissance effective est rejetée.

Sur le terrain procédural, en revanche, la cassation est prononcée. La société, appelante incidente, ne demandait dans le dispositif de ses dernières conclusions que l’infirmation du chef condamnant la cédante à rembourser le prix des parts. En la condamnant à 4 500 euros de dommages et intérêts, la cour d’appel a statué sur une demande dont elle n’était pas saisie, sans lien de dépendance avec le chef critiqué. L’arrêt est cassé par voie de retranchement, sans renvoi.

Les points clés à retenir
  • La notification du projet de cession de parts de SARL à la société et à chaque associé, par acte de commissaire de justice ou LRAR, est une formalité d'ordre public : son absence entraîne la nullité de la cession.
  • Ni la qualité de gérant du cédant, ni un protocole signé par tous les associés, ni l'agrément voté à l'unanimité ne dispensent de cette notification.
  • Quand une transformation en SAS est votée avec effet différé, une cession signée avant cette date d'effet reste une cession de parts de SARL, soumise à l'article L. 223-14.

Ce qu’il faut faire concrètement

Avant toute cession de parts de SARL à un tiers, envoyez le projet de cession par lettre recommandée avec accusé de réception à la société, à l’attention du gérant, et séparément à chacun des associés. Conservez les avis de réception : ce sont eux qui feront la preuve, pas le procès-verbal d’assemblée.

Respectez l’ordre des étapes. Notification d’abord, agrément ensuite, signature de l’acte en dernier. Un agrément voté avant notification ne régularise rien.

Si vous combinez transformation et cession, vérifiez la date d’effet retenue dans la décision d’assemblée. Deux options : soit vous datez l’acte de cession après la prise d’effet de la transformation, soit vous appliquez le formalisme de la SARL. Signer le même jour sans y prendre garde expose la cession à l’annulation.

Relisez vos opérations passées. Si vous avez acquis ou cédé des parts de SARL sans notification formelle, l’acte est fragile. Une régularisation — nouvelle cession purgée du vice, après notification en bonne et due forme — est préférable à l’attente d’un contentieux.

En appel, vérifiez le dispositif de vos conclusions. Chaque chef de jugement que vous voulez voir infirmé doit y être expressément visé. Une demande développée dans la discussion mais absente du dispositif ne saisit pas la cour.

Questions fréquentes

Je suis gérant et je vends mes parts : dois-je vraiment m'envoyer une lettre recommandée à moi-même ?

Oui. La notification est faite à la société, personne morale distincte, même si vous la représentez en tant que gérant. La Cour de cassation a jugé que la qualité de gérant du cédant ne dispense pas de cette formalité. L'absence de notification entraîne la nullité de la cession de parts de SARL, quelle que soit la connaissance effective du projet par les intéressés.

Tous les associés ont signé le protocole de cession : l'agrément en assemblée suffit-il ?

Non. L'agrément voté en assemblée générale, même à l'unanimité, ne remplace pas la notification préalable du projet de cession à la société et à chaque associé par acte de commissaire de justice ou lettre recommandée avec accusé de réception. Ce sont deux formalités distinctes et successives. La signature d'un protocole par tous les associés ne couvre pas davantage le défaut de notification.

Ma SARL se transforme en SAS : à partir de quand le formalisme de l'agrément disparaît-il ?

À compter de la date d'effet de la transformation, pas de la date de la décision d'assemblée. Si l'assemblée vote la transformation le 30 juin avec effet au 1er juillet, une cession signée le 30 juin porte sur des parts de SARL et reste soumise à l'article L. 223-14 du code de commerce. Décalez la signature après la prise d'effet, ou respectez le formalisme.

Une cession irrégulière peut-elle être annulée longtemps après ?

Oui, et la société elle-même peut agir. Dans cette affaire, la cession datait de juin 2019 et la nullité a été définitivement confirmée plusieurs années plus tard. L'article L. 223-14 étant d'ordre public, son non-respect fragilise durablement l'opération, avec des conséquences lourdes : restitution des parts, du prix, et contentieux sur les dividendes et la plus-value.

En appel, que risque-t-on à ne pas lister une demande dans le dispositif des conclusions ?

La cour d'appel n'en est tout simplement pas saisie. Elle ne connaît que des chefs de jugement expressément critiqués dans le dispositif et de ceux qui en dépendent. Une demande de dommages et intérêts développée dans la discussion mais absente du dispositif ne peut prospérer. Une condamnation prononcée sur cette base est censurée par la Cour de cassation.

Références : 24-10.131 · 24-10131 · 2410131 · ECLI:FR:CCASS:2026:CO00492

Mots-clés

cession de parts sociales SARL article L. 223-14 code de commerce agrément des associés nullité de cession transformation en SAS appel incident

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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