Litiges commerciaux

Facture de compte prorata réclamée par le gros œuvre : comment échapper au paiement faute de justificatifs

Cour d'appel de Nîmes, 4ème chambre commerciale, 25 septembre 2026, n° RG 24/01477

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

L'entreprise qui gère le compte prorata d'un chantier ne peut obtenir le paiement de la contribution d'un autre corps d'état qu'en justifiant précisément des dépenses inscrites sur ce compte. Si aucun comité de contrôle n'a été mis en place, l'entreprise appelée en paiement reste libre de contester le montant réclamé et le juge écarte la demande non prouvée.

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Le lot gros œuvre vous envoie une facture de compte prorata, sans détail des dépenses, et vous menace d'injonction de payer. Une cour d'appel vient de rappeler que la charge de la preuve pèse entièrement sur celui qui réclame. Faute de comité de contrôle et de justificatifs, la demande tombe, même après une ordonnance d'injonction de payer.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Nîmes, 4ème chambre commerciale

Numéro

n° RG 24/01477

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

18 octobre 2019

Réception sans réserves des travaux d'électricité

21 octobre 2019

L'électricien adresse son décompte général définitif au maître de l'ouvrage

11 décembre 2020

Sommation de payer les factures de compte prorata, restée sans effet

22 février 2021

Ordonnance d'injonction de payer de 1 911,62 euros

25 mai 2021

Opposition formée par l'électricien

15 septembre 2022

Liquidation judiciaire de l'entreprise de gros œuvre

22 mars 2024

Le tribunal de commerce condamne l'électricien au paiement

25 septembre 2026

La cour d'appel infirme le jugement et rejette toutes les demandes

Ce que cette décision change pour vous

Si vous intervenez sur un chantier en tant que corps d’état secondaire (électricité, plomberie, menuiserie, peinture), vous recevez presque toujours, en fin d’opération, une facture au titre du compte prorata : ce compte qui mutualise les dépenses communes du chantier (électricité de chantier, eau, nettoyage, bennes, gardiennage) et dont la tenue est confiée au lot gros œuvre.

Cette décision pose une limite claire. Accepter le principe d’un compte prorata dans les pièces du marché ne vaut pas acceptation des montants qui vous seront réclamés. Celui qui réclame doit prouver sa créance, dépense par dépense.

Trois conséquences immédiates.

Premièrement, une facture globale, sans ventilation ni justificatifs des dépenses engagées, ne suffit pas à fonder une condamnation. Le juge vérifie la réalité des dépenses inscrites au compte.

Deuxièmement, si le comité de contrôle prévu par la norme NF P 03-001 n’a jamais été constitué, vous restez recevable à contester votre quote-part. La norme prévoit que chaque entrepreneur s’en remet au comité pour la fixation de sa contribution : pas de comité, pas de fixation opposable.

Troisièmement, une injonction de payer obtenue contre vous n’a rien de définitif. L’opposition formée dans le délai rouvre entièrement le débat au fond, et l’appel permet encore de faire tomber une condamnation de première instance.

Les faits

Deux entreprises interviennent sur un même chantier. L’une se voit confier le lot gros œuvre et assure, à ce titre, la gestion du compte des dépenses communes. L’autre est titulaire du lot électricité.

La réception des travaux d’électricité intervient sans réserves le 18 octobre 2019. Trois jours plus tard, l’électricien adresse son décompte général définitif au maître de l’ouvrage.

L’entreprise de gros œuvre réclame alors le paiement de deux factures au titre du compte prorata : 1 629,16 euros et 282,47 euros. Une sommation de payer est délivrée en décembre 2020. Elle reste sans effet.

L’entreprise de gros œuvre obtient en février 2021 une ordonnance d’injonction de payer portant sur 1 911,62 euros, outre frais. L’électricien forme opposition.

Entre-temps, l’entreprise de gros œuvre est placée en liquidation judiciaire en septembre 2022. Son liquidateur intervient volontairement à l’instance.

En mars 2024, le tribunal de commerce condamne l’électricien à payer la somme principale, les intérêts de retard au taux légal majoré, l’indemnité forfaitaire de recouvrement de 80 euros et 1 500 euros au titre des frais de procédure. L’électricien fait appel.

La question posée à la Cour

Une entreprise qui a accepté, dans les pièces du marché, le principe d’un compte prorata, peut-elle être condamnée à payer la contribution que lui réclame le gestionnaire du compte, alors qu’elle n’a signé aucune convention de compte prorata et que les dépenses ne lui sont pas justifiées ?

Autrement dit : où s’arrête l’engagement contractuel et où commence l’exigence de preuve ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour d’appel suit un raisonnement en deux temps.

Premier temps : le principe du compte prorata s’impose. En signant l’acte d’engagement travaux, l’électricien a déclaré avoir pris connaissance des documents constitutifs du marché et les avoir acceptés sans réserve. Le cahier des clauses techniques particulières définit le compte prorata, précise que sa tenue incombe à l’entreprise de gros œuvre et renvoie aux normes NF P 03-002 et NF P 03-001 pour la définition des dépenses d’intérêt commun. L’entreprise a donc accepté le principe de la mise en place d’un compte prorata sur ce chantier.

Second temps : les modalités de fixation n’ont pas été respectées. L’électricien n’a signé aucune des trois conventions de compte prorata qui lui ont été adressées. En l’absence de convention particulière, la norme NF P 03-001 renvoie, en son article 14.2, à son annexe C pour les modalités de gestion et de règlement.

Cette annexe organise un dispositif précis. Le gestionnaire tient une comptabilité distincte, propose le budget et les appels de fonds, établit périodiquement l’état des dépenses et des recettes et le porte à la connaissance des entrepreneurs, informe le maître d’œuvre et le maître de l’ouvrage de la situation de chaque entreprise, et établit le projet de décompte final. Les inscriptions au compte doivent être justifiées par des factures ou des attachements. Un comité de contrôle décide de l’engagement des dépenses imprévues, contrôle la tenue du compte, accepte ou refuse les factures présentées et statue sur le solde. Chaque entrepreneur déclare s’en remettre à ce comité pour la fixation de sa contribution.

Or aucun comité de contrôle n’a été mis en place. La cour en tire la conséquence : l’électricien est recevable à contester la fixation de sa contribution.

Le débat se déplace alors sur le terrain de la preuve.

Celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver (article 1353, alinéa 1, du code civil).

L’entreprise de gros œuvre ne justifie pas des dépenses inscrites sur le compte prorata. Elle n’établit donc pas détenir une créance certaine. La cour infirme le jugement dans toutes ses dispositions et la déboute de l’ensemble de ses demandes.

Les dépens de première instance et d’appel sont fixés au passif de la liquidation de l’entreprise de gros œuvre.

Les points clés à retenir
  • Accepter le principe d'un compte prorata dans les pièces du marché n'oblige pas à payer n'importe quel montant : les dépenses doivent être justifiées une par une.
  • Sans comité de contrôle constitué, l'entreprise appelée en paiement conserve le droit de contester la fixation de sa contribution.
  • Le gestionnaire du compte supporte la charge de la preuve : à défaut de justificatifs, sa créance n'est pas certaine et sa demande est rejetée.

Ce qu’il faut faire concrètement

Relisez votre acte d’engagement et le cahier des clauses techniques particulières. Repérez l’article consacré au compte prorata et la norme à laquelle il renvoie. C’est ce texte qui fixe les règles du jeu si aucune convention n’a été signée.

Vérifiez si vous avez signé une convention de compte prorata. Si vous ne l’avez pas signée, elle ne vous est pas opposable : c’est la norme qui s’applique, avec son dispositif de contrôle collectif.

Demandez par écrit, dès réception de la facture, le détail des dépenses inscrites au compte : factures des prestataires, attachements, état des dépenses et des recettes, décompte final. Conservez la preuve de votre demande et l’absence de réponse.

Vérifiez si un comité de contrôle a été constitué et s’il s’est réuni. Demandez les procès-verbaux. Leur absence est un argument central.

Si une ordonnance d’injonction de payer vous est signifiée, formez opposition sans attendre : le délai est court et son expiration rend la condamnation définitive.

Sur vos chantiers en cours, exigez dès l’ouverture la communication périodique de l’état du compte prorata. Une contestation formulée en cours de chantier pèse plus lourd qu’une contestation soulevée après la réception.

Enfin, si le gestionnaire du compte est en liquidation judiciaire, gardez à l’esprit que les sommes mises à sa charge ne sont pas payées directement : elles sont fixées au passif de la procédure.

Questions fréquentes

Le gros œuvre m'envoie une facture de compte prorata sans aucun détail : suis-je obligé de payer ?

Non. Celui qui réclame une contribution au compte prorata doit prouver la réalité des dépenses communes inscrites sur ce compte. Une facture globale, sans justificatifs ni état détaillé des dépenses et recettes, ne suffit pas à établir une créance certaine. Demandez par écrit le détail et les pièces justificatives avant tout paiement.

J'ai signé le marché qui prévoit un compte prorata : cela vaut-il acceptation des montants réclamés ?

Non. Accepter les documents du marché vaut acceptation du principe d'un compte prorata sur le chantier, rien de plus. Le montant de votre quote-part doit être fixé selon les modalités prévues par la convention signée ou, à défaut, par la norme applicable. Vous restez libre de contester un montant fixé sans respecter ces modalités.

À quoi sert le comité de contrôle du compte prorata ?

Le comité de contrôle décide de l'engagement des dépenses communes imprévues, contrôle la tenue du compte, accepte ou refuse les factures présentées et statue sur le solde. Chaque entrepreneur s'en remet à lui pour la fixation de sa contribution. S'il n'a jamais été constitué, l'entreprise appelée en paiement reste recevable à contester le montant qu'on lui réclame.

Une injonction de payer m'a été signifiée : est-il trop tard pour me défendre ?

Pas si vous réagissez vite. L'opposition à l'ordonnance d'injonction de payer, formée dans le délai qui suit la signification, rouvre entièrement le débat devant le tribunal, qui juge alors le fond du litige. Et une condamnation prononcée en première instance peut encore être remise en cause par un appel formé dans les délais.

Mon adversaire est en liquidation judiciaire : puis-je encore récupérer mes frais de procédure ?

Les sommes mises à la charge d'une société en liquidation judiciaire ne vous sont pas versées directement : elles sont fixées au passif de la procédure et ne seront réglées qu'en fonction des fonds disponibles et du rang des créanciers. Les juges tiennent d'ailleurs compte de cette situation pour écarter l'indemnité de frais irrépétibles.

Mots-clés

compte prorata marché de travaux norme NF P 03-001 charge de la preuve injonction de payer liquidation judiciaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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