Litiges commerciaux

Facture réclamée par l'affactureur : opposer la compensation avec votre créance sur l'entreprise en liquidation

Cour d'appel de Versailles, Chambre commerciale 3-2, 13 octobre 2026, n° RG 25/05876

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Le client poursuivi par un affactureur peut compenser la facture réclamée avec sa propre créance sur l'entreprise en liquidation, dès lors que les deux dettes naissent du même contrat. Cette compensation de dettes connexes est opposable au créancier subrogé, même s'il n'était pas partie au contrat inexécuté.

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Votre sous-traitant abandonne le chantier, tombe en liquidation, et sa banque d'affacturage vous réclame malgré tout la dernière facture. Vous avez une créance bien supérieure contre lui, mais elle est gelée dans la procédure collective. La cour d'appel de Versailles valide ici la compensation : votre créance admise au passif efface la facture réclamée par le factor.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Versailles, Chambre commerciale 3-2

Numéro

n° RG 25/05876

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

Décembre 2018

Signature d'une quittance subrogative permanente au profit de l'affactureur, dans le cadre d'un contrat d'affacturage.

4 mars 2022

Le promoteur confie à l'entreprise le lot n° 16 du marché de construction (isolation, cloisons, doublages).

15 juin 2022

Émission de la facture de 35 118,73 euros avec mention de la subrogation.

20 juin 2022

L'affactureur notifie au promoteur ses droits de créancier en lieu et place de l'entreprise.

15 juillet 2022

Abandon du chantier par l'entreprise.

25 août 2022

Le promoteur informe l'affactureur de son refus de payer la facture.

12 septembre 2022

Liquidation judiciaire de l'entreprise de cloisons.

10 novembre 2022

Déclaration de créance du promoteur au passif pour 96 642,08 euros.

26 septembre 2023

Admission de la créance par le juge-commissaire et dépôt de l'état des créances au BODACC.

26 septembre 2024

Assignation du promoteur en paiement de 24 585,60 euros par l'affactureur.

18 septembre 2025

Jugement condamnant le promoteur au paiement et écartant la compensation.

13 octobre 2026

La cour d'appel confirme la condamnation mais ordonne la compensation avec la créance admise au passif.

Ce que cette décision change pour vous

Vous êtes maître d’ouvrage, entreprise générale ou simple client. Un de vos fournisseurs a cédé ses factures à un affactureur (un « factor »), qui vous les réclame en son nom. Entre-temps, le fournisseur a abandonné le chantier ou le marché, et il est en liquidation judiciaire. Vous avez dû payer un remplaçant, subir des retards, reprendre des malfaçons.

La règle confirmée ici est simple : vous pouvez opposer au factor la compensation entre ce qu’il vous réclame et ce que le fournisseur vous doit, à condition que les deux créances soient issues du même contrat. Peu importe que le factor n’ait jamais été partie à ce contrat.

Trois conséquences pratiques immédiates.

D’abord, déclarez votre créance au passif de la liquidation, même si vous pensez ne jamais rien récupérer. C’est cette déclaration, puis son admission par le juge-commissaire, qui fixe le montant que vous pourrez compenser. Sans admission, vous devez démontrer votre créance pièce par pièce, et le factor la contestera poste par poste.

Ensuite, l’ordonnance d’admission s’impose au factor s’il n’a pas formé réclamation dans le mois suivant la publication du dépôt de l’état des créances au BODACC. Il ne peut plus discuter ni le principe ni le montant. Dans cette affaire, c’est ce qui a privé l’affactureur de toute critique sur les pénalités de retard et le surcoût de remplacement.

Enfin, attention à la contestation purement formelle. Refuser de payer au motif que la situation de travaux n’a pas été visée par le maître d’œuvre ne suffit pas si, par ailleurs, ce même maître d’œuvre a chiffré l’avancement dans un autre document.

Les faits

En décembre 2018, une société de cloisons signe avec une banque une quittance subrogative permanente, dans le cadre d’un contrat d’affacturage : toutes ses créances clients sont transmises au factor.

Le 4 mars 2022, un promoteur lui confie le lot n° 16 d’un chantier de construction — isolation, cloisons, doublages.

Le 15 juin 2022, l’entreprise émet une facture de 35 118,73 euros correspondant à la première tranche de travaux, avec mention de la subrogation. Le 20 juin, le factor notifie au promoteur qu’il est désormais le créancier.

Le 15 juillet 2022, l’entreprise abandonne le chantier. Le 25 août, le promoteur informe le factor qu’il refuse de payer. En septembre, il confie le lot à une autre entreprise.

Le 12 septembre 2022, la liquidation judiciaire de l’entreprise de cloisons est prononcée. Le 10 novembre, le promoteur déclare au passif une créance de 96 642,08 euros : pénalités de retard, surcoût de remplacement, provision pour reprise des malfaçons, surfacturation d’une situation. Le 26 septembre 2023, le juge-commissaire admet intégralement cette créance ; l’état des créances est déposé au BODACC le même jour.

Le factor assigne le promoteur en paiement, en limitant sa demande à 24 585,60 euros. Le tribunal le condamne et écarte la compensation. Appel.

La question posée à la Cour

Deux questions, en réalité.

Le client peut-il refuser de payer au motif que la situation de travaux ne porte pas le visa du maître d’œuvre d’exécution, comme l’exige le cahier des clauses du marché ?

Et surtout : peut-il compenser la facture réclamée par le factor avec la créance qu’il détient sur l’entreprise liquidée, alors que le factor est un tiers au contrat de travaux et n’était pas partie à la procédure d’admission ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur le premier point, la cour écarte l’argument de l’absence de visa. La situation du 15 juin 2022 ne porte effectivement aucun cachet du maître d’œuvre. Mais un document d’avancement des travaux, établi au 30 août 2022, chiffre la part validée à 24 585,60 euros. Et le conseil du promoteur lui-même, dans un courrier du 26 juin 2023, écrivait que l’état d’avancement « a été chiffré par le maître d’œuvre d’exécution à la somme de 24 585,60 euros ». La validation du maître d’œuvre peut résulter d’autres pièces que le visa apposé sur la facture. La condamnation au paiement est confirmée.

Sur la compensation, la cour applique l’article 1346-5 du code civil :

Le débiteur peut opposer au créancier subrogé les exceptions inhérentes à la dette, telles que […] la compensation de dettes connexes.

Les deux créances portent sur le même marché : d’un côté le paiement des travaux exécutés, de l’autre l’inachèvement, le retard et les malfaçons sur ce même lot. Elles naissent du même rapport synallagmatique, donc elles sont connexes.

Reste l’objection du factor : l’ordonnance d’admission ne lui serait pas opposable, faute d’avoir été partie à l’instance. La cour la rejette. L’état des créances a été déposé au BODACC, avec mention que tout intéressé peut réclamer devant le juge-commissaire dans le mois de la publication. Le factor n’a pas formé de recours. L’admission lui est donc opposable et revêtue de l’autorité de la chose jugée : il ne peut plus critiquer ni les motifs ni le montant de 96 642,28 euros.

La cour relève au passage que le tribunal avait rejeté la compensation dans ses motifs sans le dire dans son dispositif. Elle rectifie d’office cette omission sur le fondement de l’article 462 du code de procédure civile, puis infirme et ordonne la compensation.

Les points clés à retenir
  • La compensation de dettes connexes est opposable à l'affactureur subrogé : il suffit que les deux créances découlent du même contrat, même si le factor n'y était pas partie.
  • L'ordonnance d'admission au passif devient opposable au factor et acquiert l'autorité de la chose jugée s'il n'a pas réclamé devant le juge-commissaire dans le mois du dépôt de l'état des créances au BODACC.
  • L'absence de visa du maître d'œuvre sur la facture ne bloque pas l'exigibilité si d'autres pièces établissent qu'il a chiffré et validé l'avancement.

Ce qu’il faut faire concrètement

Dès la défaillance de votre fournisseur, chiffrez votre préjudice et déclarez-le au passif dans les deux mois de la publication du jugement d’ouverture. Détaillez les postes : surcoût de remplacement, pénalités contractuelles, provision pour reprise des désordres, trop-facturé. C’est ce chiffrage qui deviendra votre munition de compensation.

Suivez l’admission jusqu’à l’ordonnance du juge-commissaire et conservez-la. Surveillez la date de dépôt de l’état des créances au BODACC : elle fait courir le délai d’un mois pendant lequel tout intéressé, factor compris, peut contester. Passé ce délai, le montant admis est verrouillé.

Répondez au factor par écrit dès sa notification de subrogation, en annonçant la compensation à venir et son fondement. Dans ce dossier, l’information donnée au factor dès le mois suivant l’abandon de chantier a nourri la cohérence de la position.

Relisez votre marché sur la procédure de validation des situations : qui vise, dans quel délai, selon quelle forme. Si vous contestez l’exigibilité, vérifiez d’abord qu’aucun document interne — compte rendu de chantier, tableau d’avancement, échange avec le maître d’œuvre — ne contredit votre position.

Vérifiez le dispositif du jugement, pas seulement ses motifs. Une demande rejetée dans les motifs mais absente du dispositif relève de l’omission matérielle : elle se rectifie, y compris d’office par la cour d’appel.

Questions fréquentes

Mon sous-traitant est en liquidation et son affactureur me réclame une facture : dois-je payer ?

Pas nécessairement l'intégralité. Si vous détenez contre ce sous-traitant une créance née du même marché — surcoût de remplacement, pénalités de retard, reprise de malfaçons — vous pouvez opposer la compensation de dettes connexes à l'affactureur subrogé, même s'il n'a jamais été partie au contrat de travaux. Encore faut-il avoir déclaré cette créance au passif et obtenu son admission.

L'admission de ma créance au passif s'impose-t-elle à l'affactureur qui n'était pas à l'audience ?

Oui, dès lors que l'état des créances a été déposé et publié au BODACC. Cette publication ouvre à tout intéressé un délai d'un mois pour réclamer devant le juge-commissaire. Faute de recours dans ce délai, l'ordonnance d'admission devient opposable à l'affactureur avec l'autorité de la chose jugée : il ne peut plus discuter ni le principe ni le montant.

Puis-je refuser de payer une situation de travaux non visée par le maître d'œuvre ?

Seulement si aucune autre pièce n'établit la validation. Le défaut de cachet sur la facture ne suffit pas : un tableau d'avancement, un compte rendu de chantier ou un courrier reconnaissant le chiffrage retenu par le maître d'œuvre démontrent la validation et rendent la créance exigible. Vérifiez vos propres écrits avant d'opposer un argument purement formel.

Qu'est-ce qu'une dette connexe et pourquoi est-ce décisif en procédure collective ?

Deux dettes sont connexes quand elles naissent du même contrat ou du même ensemble contractuel — par exemple le paiement des travaux d'un côté, l'inexécution de ces mêmes travaux de l'autre. La connexité est décisive car elle autorise la compensation malgré l'ouverture de la procédure collective et malgré l'interdiction de payer les créances antérieures.

Le tribunal a rejeté ma demande dans ses motifs mais ne l'a pas écrite dans le dispositif : que faire ?

Il s'agit d'une omission matérielle, réparable à tout moment sur le fondement de l'article 462 du code de procédure civile, y compris quand le jugement est passé en force de chose jugée. La juridiction qui a rendu la décision ou la cour saisie de l'appel peut rectifier, sur requête d'une partie ou d'office.

Mots-clés

compensation de dettes connexes affacturage subrogation article 1346-5 du code civil admission de créance liquidation judiciaire marché de travaux

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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