Recouvrement

Factures impayées réclamées par un fournisseur : sans bon de livraison signé, 12 713 € tombent à 2 365 €

Cour d'appel de Montpellier, Chambre commerciale, 29 septembre 2026, n° RG 25/04370

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Une facture ne prouve pas à elle seule la livraison : elle émane du seul vendeur. Pour obtenir paiement, le fournisseur doit produire un bon de livraison signé par le client, correspondant à la facture. Sans cette signature, et sans usage antérieur de paiement sur simple facture, la demande est rejetée pour les factures concernées.

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Un négociant en bois réclamait 12 713,99 euros à un couvreur au titre de six factures. Un seul bon de livraison portait une signature. La cour d'appel de Montpellier a ramené la condamnation à 2 365,86 euros. La leçon vaut dans les deux sens : pour celui qui facture comme pour celui qui conteste.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Montpellier, Chambre commerciale

Numéro

n° RG 25/04370

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

Avril à novembre 2021

Émission des six factures litigieuses, pour 12 713,99 euros au total

14 octobre 2021

Signature du seul bon de livraison revêtu d'une signature, correspondant à une facture de 2 365,86 euros

31 décembre 2021

Fusion : la société créancière vient aux droits du fournisseur d'origine

5 avril 2024

Mise en demeure de payer 12 713,99 euros

15 mai 2024

Ordonnance d'injonction de payer rendue par le tribunal de commerce

28 juin 2024

Opposition formée par la société débitrice

28 mai 2025

Jugement du tribunal de commerce condamnant au paiement intégral

29 septembre 2026

Arrêt de la cour d'appel ramenant la condamnation à 2 365,86 euros et 40 euros d'indemnité forfaitaire

Ce que cette décision change pour vous

Si vous livrez des marchandises et facturez, votre comptabilité ne prouve rien contre votre client. Le grand livre, les factures, les relances : tout cela émane de vous seul. Un juge n’y voit que des pièces unilatérales. La seule pièce qui engage l’acheteur est celle qu’il a signée.

Si vous recevez une injonction de payer fondée sur des factures que vous contestez, vous avez un angle d’attaque solide : demander les bons de livraison signés, facture par facture. Ceux qui ne sont pas signés, ou qui ne se rattachent à aucune facture précise, ne soutiennent pas la créance.

Trois points de vigilance ressortent de cet arrêt :

  • Un bon de livraison non signé ne vaut pas preuve de livraison. Le fournisseur ne peut pas reprocher au dirigeant de ne pas signer : c’est à lui d’organiser la traçabilité.
  • Les bons d’enlèvement qui ne peuvent être rattachés à aucune facture sont écartés. La correspondance entre le document de livraison et la facture doit être démontrable produit par produit.
  • L’usage de payer sur simple facture peut sauver la créance, mais il faut le prouver. Le fournisseur qui démontre que son client a déjà réglé des factures sans bon signé établit une pratique entre les parties. Ici, cette preuve manquait.

Conséquence chiffrée : sur six factures et 12 713,99 euros réclamés, une seule facture de 2 365,86 euros a été jugée due, parce qu’un seul bon de livraison portait une signature dans la case prévue à cet effet, et que les produits qui y figuraient correspondaient à cette facture.

Les faits

Un négociant en bois fournit un entrepreneur de travaux de couverture. Six factures émises entre avril et novembre 2021 restent impayées, pour 12 713,99 euros. Le fournisseur, qui vient aux droits de la société d’origine après une fusion fin 2021, met son client en demeure le 5 avril 2024, puis obtient une ordonnance d’injonction de payer du président du tribunal de commerce.

Le client forme opposition. Le tribunal de commerce le condamne tout de même à payer l’intégralité des 12 713,99 euros, mais refuse l’indemnité forfaitaire de recouvrement. Les deux parties font appel.

Devant la cour, le client soutient que le fournisseur ne produit que des pièces fabriquées par lui-même : son grand livre, ses factures, et des bons de livraison soit non signés, soit revêtus d’une signature qui n’est ni celle du représentant légal ni celle d’une personne habilitée. Rien, dit-il, ne permet de vérifier que les marchandises ont été livrées.

Le fournisseur réplique en communiquant, la veille de la clôture, de nouvelles conclusions et cinq pièces supplémentaires : des bons de livraison se rattachant à des factures déjà versées au débat. Le client demande que ces pièces tardives soient écartées.

La question posée à la Cour

Deux questions, en réalité.

D’abord : des conclusions et des pièces communiquées la veille de l’ordonnance de clôture violent-elles le principe du contradictoire et doivent-elles être écartées ?

Ensuite, et surtout : que doit produire un fournisseur pour établir une créance certaine, liquide et exigible quand son client conteste avoir reçu la marchandise ? Les factures et le grand livre suffisent-ils, ou faut-il un document signé par l’acheteur ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la procédure, la cour déclare les conclusions et les pièces tardives recevables. Elle relève qu’elles ne soulèvent aucune prétention nouvelle et se bornent à répondre à l’argumentation adverse, développée trois semaines plus tôt, selon laquelle aucun contrat n’aurait été formé. Une pièce de dernière minute qui ne fait que répliquer n’est pas déloyale.

Sur le fond, la cour applique strictement la charge de la preuve. Le fournisseur produisait son grand livre, les six factures, et divers bons de livraison et d’enlèvement. La cour écarte l’essentiel :

  • Un seul bon de livraison est signé dans la case « livraison ». Il correspond, produit par produit, à une facture précise de 2 365,86 euros. Cette facture est due.
  • Pour le reste, rien n’établit que les parties étaient convenues de fonctionner avec des factures sans bon signé. Le fournisseur ne démontrait pas qu’un règlement antérieur avait eu lieu dans ces conditions.
  • Les bons d’enlèvement produits ne pouvaient être reliés à aucune facture. Ils ne prouvent donc rien.

La cour ajoute une observation importante : on ne peut pas reprocher au dirigeant de l’entreprise cliente de ne pas signer lui-même chaque bon de livraison. L’absence de signature du représentant légal n’est pas en soi une faute du client ; c’est un défaut de preuve du vendeur.

Sur l’indemnité forfaitaire de recouvrement, refusée en première instance, la cour l’accorde pour la seule facture justifiée :

Articles L. 441-10 et D. 441-5 du code de commerce : indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement fixée à 40 euros.

Le fournisseur réclamait 240 euros, soit 40 euros par facture. Il n’obtient 40 euros, une seule facture étant retenue.

Enfin, la demande de dommages et intérêts pour résistance abusive est rejetée : dès lors que le client obtient gain de cause sur plus de 80 % des sommes réclamées, sa contestation n’avait rien d’abusif.

Les points clés à retenir
  • Facture, grand livre et relances sont des pièces unilatérales : elles ne prouvent pas la livraison face à un client qui la conteste.
  • Seul le bon de livraison signé et rattachable à une facture précise fonde le paiement ; les bons d'enlèvement non reliés à une facture sont écartés.
  • L'indemnité forfaitaire de recouvrement de 40 euros n'est due que par facture effectivement justifiée.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si vous êtes le fournisseur :

Faites signer chaque bon de livraison, et exigez que le signataire inscrive son nom en clair à côté de sa signature. Une signature illisible attribuée à personne sera contestée.

Numérotez vos bons de livraison et reportez ce numéro sur la facture correspondante. La cour a retenu la facture précisément parce que les produits du bon signé correspondaient à ceux facturés.

Pour les enlèvements en dépôt, imposez la même rigueur : un bon d’enlèvement signé, relié à une facture identifiée. Sinon, il ne vaut rien devant un juge.

Si votre client règle habituellement sur simple facture, conservez la preuve de ces paiements antérieurs. C’est l’usage entre les parties qui vous dispensera du bon signé.

Ne laissez pas passer trois ans avant la mise en demeure. Plus le temps passe, plus les interlocuteurs changent et plus la reconstitution des livraisons devient impossible.

Si vous recevez une injonction de payer :

Formez opposition dans le délai indiqué sur l’acte de signification. Passé ce délai, l’ordonnance devient définitive et exécutoire.

Demandez la communication de tous les bons de livraison, facture par facture. Faites le tri entre ceux qui sont signés et ceux qui ne le sont pas, et entre ceux qui se rattachent à une facture identifiée et les autres.

Vérifiez qui a signé. Un bon signé par un intérimaire ou par un tiers sur un chantier ne suffit pas toujours à engager la société, mais attention : la cour a ici retenu un bon signé sans exiger qu’il le soit par le représentant légal.

Ne contestez pas en bloc ce qui est manifestement dû. Reconnaître la part justifiée renforce votre crédibilité sur le reste et protège contre une condamnation pour résistance abusive.

Questions fréquentes

Mes factures impayées suffisent-elles pour faire condamner mon client ?

Non, pas si le client conteste la livraison. Une facture est un document que le vendeur établit seul : le juge y voit une pièce unilatérale, sans force probante autonome. Il faut y joindre un bon de livraison signé par le client et correspondant aux produits facturés, ou démontrer que ce client réglait habituellement sur simple facture.

Mon client refuse de signer les bons de livraison, que faire ?

Un juge ne reproche pas à un dirigeant de ne pas signer personnellement chaque bon. C'est au fournisseur d'organiser sa preuve : faire signer la personne présente à la réception avec son nom en clair, exiger un accusé de réception électronique, ou faire accepter par écrit un mode de fonctionnement sur simple facture. Sans traçabilité, la créance est fragile.

J'ai reçu une injonction de payer pour des factures que je conteste, puis-je encore réagir ?

Oui, en formant opposition dans le délai mentionné sur l'acte de signification. L'opposition remet l'affaire devant le tribunal de commerce, qui rejuge entièrement la créance. Vous pourrez alors exiger du fournisseur qu'il produise les bons de livraison signés. Passé le délai, l'ordonnance devient définitive et exécutoire.

Mon adversaire dépose des pièces la veille de la clôture : puis-je les faire écarter ?

Pas automatiquement. Des conclusions et des pièces communiquées juste avant la clôture restent recevables si elles ne soulèvent aucune prétention nouvelle et se bornent à répondre à l'argumentation adverse. Pour les faire écarter, il faut démontrer qu'elles contiennent une demande nouvelle ou qu'elles vous privaient réellement de la possibilité de répliquer.

Puis-je réclamer 40 euros par facture impayée en plus du principal ?

Oui, l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement de 40 euros est due de plein droit par facture professionnelle réglée en retard, sans mise en demeure préalable. Mais elle ne se cumule que sur les factures dont vous prouvez effectivement le bien-fondé : si le juge n'en retient qu'une, vous n'obtenez que 40 euros.

Mots-clés

recouvrement de créances preuve de la créance bon de livraison injonction de payer indemnité forfaitaire de recouvrement facture impayée

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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