Entreprises en difficulté

Indépendant assigné par l'URSSAF : faire écarter la taxation d'office mais ne pas échapper à la liquidation

Cour d'appel de Grenoble, Chambre Commerciale, 1 octobre 2026, n° RG 26/01049

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une cotisation sociale réclamée par taxation d'office, sans contrainte signifiée, ne peut pas être comptée dans le passif exigible : elle reste contestable. Mais si les dettes déjà couvertes par des contraintes définitives dépassent largement une trésorerie quasi nulle, la cessation des paiements est caractérisée et la liquidation judiciaire peut être prononcée.

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Un agent commercial indépendant conteste la liquidation judiciaire ouverte à la demande de l'URSSAF. Il obtient que 20 605 € de cotisations taxées d'office soient retirés du passif exigible. Cela ne suffit pas : avec 3,75 € sur son compte, la liquidation est confirmée.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Grenoble, Chambre Commerciale

Numéro

n° RG 26/01049

Solution

Confirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

26 juin 2015

Début d'activité comme mandataire immobilier, entrepreneur individuel sous statut d'agent commercial

12 décembre 2023

Première contrainte URSSAF versée au débat (8 817,33 €)

2024

Saisies-attributions et tentatives de saisie-vente successives, soldes bancaires dérisoires puis nul

14 janvier 2026

Assignation de l'URSSAF ; date retenue comme date de cessation des paiements

25 février 2026

Jugement ouvrant la liquidation judiciaire sur le patrimoine personnel et professionnel

28 février 2026

Solde du compte bancaire : 3,75 €

18 mars 2026

Déclaration d'appel du débiteur

24 mars 2026

Inventaire du commissaire-priseur : aucun matériel, un véhicule gagé estimé 5 800 €, aucun bien immobilier

1er octobre 2026

Arrêt confirmant le jugement en toutes ses dispositions

Ce que cette décision change pour vous

Si un organisme social ou un créancier vous assigne en redressement ou en liquidation judiciaire, deux enseignements vous concernent directement.

Premier point, favorable au débiteur : toute somme réclamée n’entre pas automatiquement dans le passif exigible. Une cotisation calculée par taxation d’office, pour laquelle aucune contrainte n’a été signifiée, reste contestable. Elle n’est donc ni définitive ni exigible au sens du droit des procédures collectives. Ici, cela a fait tomber 20 605 € sur les 41 146,65 € réclamés. Vérifiez donc, titre par titre, ce que le créancier produit réellement : mise en demeure, contrainte signifiée, contrainte devenue définitive — ce ne sont pas la même chose.

Second point, beaucoup moins favorable : réduire le passif ne vous sauve pas si vous n’avez aucun actif disponible. La cessation des paiements se mesure par une comparaison. Si votre trésorerie est quasi nulle, même un passif ramené à 20 854,33 € suffit à la caractériser.

Troisième enseignement, procédural et redoutable : le défaut de motivation d’un jugement se sanctionne par son annulation, pas par son infirmation. Si votre déclaration d’appel et le dispositif de vos conclusions ne demandent que l’infirmation, la cour n’examinera même pas le grief. Le dispositif des conclusions d’appel doit être rédigé au mot près.

Enfin, pour un entrepreneur individuel, la procédure est ouverte sur le patrimoine personnel et professionnel. Le cloisonnement n’est pas automatique.

Les faits

Un conseiller immobilier exerce depuis 2015 en entrepreneur individuel, comme mandataire immobilier sous statut d’agent commercial, au sein d’un réseau de franchise.

L’URSSAF lui réclame 41 146,65 € : 37 816,11 € de cotisations, 2 010 € de majorations de retard, 1 320,64 € de frais de justice, au titre des trimestres 2022 à 2025. Elle multiplie les actes de recouvrement, sans succès. Quatre saisies-attributions sur son compte bancaire font apparaître des soldes de 624 €, 593,93 €, 459,22 €, 41,98 €, puis un solde nul. Trois tentatives de saisie-vente échouent.

L’URSSAF l’assigne alors devant le tribunal judiciaire en ouverture d’une procédure collective. L’intéressé ne comparaît pas. Le tribunal prononce la liquidation judiciaire sur son patrimoine personnel et professionnel et fixe la date de cessation des paiements au jour de l’assignation.

Il fait appel. Il soutient que le jugement n’est pas motivé, que la preuve de la cessation des paiements n’est pas rapportée, que la créance de l’URSSAF est litigieuse, et qu’un plan de redressement sur 8 à 10 ans avec un dividende annuel de 4 000 à 5 000 € est envisageable.

La question posée à la Cour

Trois questions, en réalité.

Un jugement insuffisamment motivé peut-il être infirmé pour ce seul motif ?

Une cotisation sociale issue d’une taxation d’office, non assortie d’une contrainte, entre-t-elle dans le passif exigible permettant de constater la cessation des paiements ?

Un prévisionnel annonçant un doublement du chiffre d’affaires suffit-il à écarter la liquidation au profit d’un redressement judiciaire ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la motivation. Le défaut de motivation est un motif d’annulation du jugement, non un motif d’infirmation. Le débiteur demandait seulement l’infirmation dans le dispositif de ses conclusions. La cour refuse donc d’examiner si le grief était fondé. Le moyen est écarté sans débat au fond.

Sur le passif exigible. La cour rappelle le texte applicable :

Il est institué une procédure de redressement judiciaire ouverte à tout débiteur qui, dans l’impossibilité de faire face au passif exigible avec son actif disponible, est en cessation des paiements (article L. 631-1 du code de commerce).

Elle rappelle aussi que la charge de prouver l’impossibilité de faire face au passif exigible avec l’actif disponible pèse sur le créancier demandeur, et qu’une dette incertaine, parce qu’elle fait l’objet d’un recours, ne peut être incluse dans le passif exigible.

Application : six contraintes définitives sont produites, totalisant 20 854,33 €. En revanche, la cotisation de 20 605 € au titre du 4e trimestre 2025, issue d’une taxation d’office, n’est appuyée par aucune contrainte versée au débat. Elle reste contestable, n’est pas définitive, et sort du passif exigible. Le passif retenu est ramené à 20 854,33 €.

Sur l’actif disponible. Les saisies-attributions successives révèlent des soldes dérisoires puis nul. Les tentatives de saisie-vente sont vaines. Le compte présente 3,75 € à la date du jugement. L’inventaire du commissaire-priseur ne relève aucun matériel, aucun actif immobilier, seulement un matériel roulant gagé estimé 5 800 €. Conclusion : aucun actif disponible. La cessation des paiements est caractérisée.

Sur le choix entre redressement et liquidation. La liquidation suppose un débiteur en cessation des paiements et dont le redressement est manifestement impossible. Les chiffres d’affaires produits — 25 569 € en 2022, 13 913 € en 2023, 26 211 € en 2024 — ne dégagent pas de bénéfice suffisant pour payer les charges et subvenir aux besoins. Le prévisionnel 2026 annonce 60 870 €, soit un doublement, mais le débiteur n’explique ni pourquoi ce doublement serait réaliste ni sur quels éléments il repose, et la liste des encaissements qu’il produit ne le démontre pas. La cour relève en outre que mises en demeure et contraintes se sont succédé sans la moindre réaction de sa part.

Le redressement est jugé manifestement impossible. Le jugement est confirmé en toutes ses dispositions, y compris la date de cessation des paiements.

Les points clés à retenir
  • Une cotisation taxée d'office sans contrainte signifiée reste contestable : elle est exclue du passif exigible.
  • C'est au créancier qui assigne de prouver l'impossibilité de faire face au passif exigible avec l'actif disponible.
  • Un prévisionnel optimiste non étayé ne suffit pas à écarter la liquidation : le redressement doit reposer sur des éléments vérifiables.

Ce qu’il faut faire concrètement

Comparaissez. Le débiteur ne s’est pas présenté en première instance : le tribunal n’a statué que sur les pièces du créancier. Un dossier de défense ne se construit pas en appel.

Triez les créances réclamées. Pour chaque somme, demandez le titre : mise en demeure seule, contrainte signifiée, contrainte définitive. Les sommes sans titre définitif, et celles qui font l’objet d’un recours, sortent du passif exigible. Contestez la taxation d’office dans les délais devant la juridiction compétente — c’est le recours lui-même qui rend la dette incertaine.

Documentez votre actif disponible. Trésorerie immédiatement mobilisable, découvert autorisé non utilisé, moratoires écrits obtenus de vos créanciers. Un accord d’échelonnement signé change la qualification : le débiteur qui établit bénéficier de réserves de crédit ou de moratoires n’est pas en cessation des paiements.

Étayez tout prévisionnel. Un chiffre d’affaires annoncé en forte hausse doit s’appuyer sur des mandats signés, des compromis en cours, des commandes fermes, une attestation de l’expert-comptable. Un tableau établi par vous-même, sans justificatif extérieur, ne convainc pas.

Vérifiez le dispositif de vos conclusions d’appel. Si vous invoquez un défaut de motivation, demandez l’annulation du jugement. Demander seulement l’infirmation rend le moyen inopérant.

Réagissez aux mises en demeure. L’absence de réaction prolongée a été retenue contre le débiteur pour apprécier les perspectives de redressement.

Questions fréquentes

L'URSSAF peut-elle me mettre en liquidation judiciaire ?

Oui. L'URSSAF, comme tout créancier, peut assigner un débiteur en ouverture de procédure collective. Elle doit prouver que le débiteur ne peut pas faire face à son passif exigible avec son actif disponible. Si la cessation des paiements est établie et que le redressement est manifestement impossible, le tribunal prononce la liquidation judiciaire, y compris pour un entrepreneur individuel.

Une dette que je conteste compte-t-elle dans le passif exigible ?

Non. Une dette incertaine, parce qu'elle fait l'objet d'un recours, ne peut pas être incluse dans le passif exigible. C'est notamment le cas d'une cotisation sociale calculée par taxation d'office pour laquelle aucune contrainte n'a été signifiée : elle reste contestable et n'est pas définitive. Encore faut-il exercer le recours et le prouver.

Qui doit prouver que je suis en cessation des paiements ?

Le créancier qui demande l'ouverture de la procédure. C'est à lui d'établir l'impossibilité pour le débiteur de faire face au passif exigible avec son actif disponible. Des factures impayées, même nombreuses, ne suffisent pas à elles seules. En pratique, les saisies infructueuses et les relevés bancaires constituent la preuve la plus souvent retenue.

Comment éviter la liquidation et obtenir un redressement judiciaire ?

Il faut démontrer que le redressement n'est pas manifestement impossible. Cela suppose des éléments vérifiables : chiffre d'affaires en progression documenté, contrats ou commandes signés, prévisionnel validé par un professionnel du chiffre, capacité réelle à payer un dividende annuel. Un tableau établi par le dirigeant lui-même, annonçant un doublement d'activité sans justification, ne suffit pas.

Mon patrimoine personnel est-il concerné si je suis entrepreneur individuel ?

Il peut l'être. Dans cette affaire, la liquidation judiciaire a été ouverte sur le patrimoine personnel et professionnel du débiteur. La cessation des paiements s'apprécie en principe pour le seul patrimoine engagé par l'activité professionnelle, mais l'étendue de la procédure dépend de la situation et des demandes formées. Faites vérifier ce point dès l'assignation.

Mots-clés

cessation des paiements liquidation judiciaire passif exigible URSSAF entrepreneur individuel taxation d'office redressement judiciaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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