Entreprises en difficulté

Liquidation prononcée sur un passif gonflé : faire tomber le jugement et obtenir un redressement judiciaire

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8, 6 octobre 2026, n° RG 26/06753

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une liquidation judiciaire peut être transformée en redressement judiciaire en appel. Les créances fiscales déclarées à titre provisionnel, les créances contestées faisant l'objet d'une instance en cours et les créances non justifiées ne comptent pas dans le passif exigible. Si l'entreprise dégage des résultats bénéficiaires, son redressement n'est pas manifestement impossible.

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Un passif déclaré de 1,19 million d'euros. Après tri par la cour d'appel : 12 961 euros réellement exigibles. La liquidation judiciaire tombe, remplacée par un redressement judiciaire, et la date de cessation des paiements remonte de 18 mois à zéro.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8

Numéro

n° RG 26/06753

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

9 avril 2024

Décision du Bâtonnier fixant la créance du cabinet d'avocats à 64 423,72 euros

25 juin 2025

Le tribunal ordonne une enquête préalable

22 juillet 2025

Réunion d'enquête préalable à laquelle le gérant ne se présente pas

26 décembre 2025

Dépôt du rapport d'enquête au greffe

27 mars 2026

Jugement ouvrant la liquidation judiciaire, cessation des paiements fixée au 27 septembre 2024

31 mars 2026

Règlement de la créance du cabinet d'avocats poursuivant

4 avril 2026

Déclaration d'appel de la société

8 juillet 2026

Le premier président suspend l'exécution provisoire du jugement

31 août 2026

Passif déclaré entre les mains du liquidateur : 1 195 575 euros

6 octobre 2026

Arrêt : infirmation, ouverture d'un redressement judiciaire, cessation des paiements fixée au 27 mars 2026

Ce que cette décision change pour vous

Votre société vient d’être mise en liquidation judiciaire. Le chiffre du passif annoncé vous paraît hors de proportion avec vos vraies dettes. Cette décision montre qu’il y a matière à se battre, et que l’appel n’est pas une formalité perdue d’avance.

Trois leviers sortent de cet arrêt :

Le passif déclaré n’est pas le passif exigible. Le liquidateur centralise tout ce que les créanciers lui envoient. La cour, elle, ne retient que ce qui est réellement échu, certain et non contesté. Les déclarations provisionnelles du fisc, les créances objet d’un procès en cours, les sommes réclamées sans justificatif sortent du calcul.

L’état de cessation des paiements s’apprécie au jour où la cour statue, pas au jour du jugement de première instance. Les règlements que vous avez effectués depuis, les contestations tranchées, les comptes nouvellement produits comptent.

La liquidation suppose un redressement « manifestement impossible ». C’est un seuil élevé. Une société qui dégage des résultats bénéficiaires et dont le passif exigible est modéré ne remplit pas ce critère, même si elle est techniquement en cessation des paiements.

Enfin, la date de cessation des paiements fixée par le tribunal peut être ramenée au jour du jugement d’ouverture si rien ne caractérise l’état de cessation des paiements à une date antérieure. L’enjeu est considérable : c’est cette date qui ouvre la période suspecte et expose les actes passés à l’annulation.

Les faits

Une SARL exerce une activité de gestion de droits incorporels, principalement une marque. Elle n’emploie aucun salarié, ne supporte ni charges de personnel, ni frais de production ou de commercialisation.

Un cabinet d’avocats, se prévalant d’une créance impayée de 64 423,72 euros fixée par une décision du Bâtonnier, l’assigne. Le tribunal ordonne une enquête préalable. Le gérant ne se présente pas à la réunion de juillet 2025 et le commissaire-priseur désigné pour l’inventaire dresse un procès-verbal de carence.

En mars 2026, le tribunal ouvre une liquidation judiciaire et fixe la cessation des paiements 18 mois en arrière, en septembre 2024. Il retient le défaut de participation du dirigeant à l’enquête et le solde insuffisant du compte bancaire.

La société fait appel. Elle règle la dette du créancier poursuivant quatre jours après le jugement. Devant la cour, le liquidateur annonce un passif déclaré de 1 195 575 euros au 31 août 2026, comprenant notamment une créance provisionnelle de TVA de 448 814 euros et une créance de 720 000 euros déclarée par une société tierce.

La question posée à la Cour

Une société dont le passif déclaré atteint 1,19 million d’euros mais dont les dettes réellement exigibles sont faibles, et qui dégage des bénéfices, relève-t-elle de la liquidation judiciaire ou du redressement judiciaire ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour commence par rappeler la répartition de la preuve :

Aux termes de l’article L. 631-1 du code de commerce, il est institué une procédure de redressement judiciaire ouverte à tout débiteur qui, dans l’impossibilité de faire face au passif exigible avec son actif disponible, est en cessation des paiements.

Il résulte de l’article L. 640-1 du code de commerce que la procédure de liquidation judiciaire n’est ouverte qu’au débiteur en cessation des paiements dont le redressement est manifestement impossible.

La preuve de la cessation des paiements pèse sur celui qui demande l’ouverture. Seule la preuve de réserves de crédit ou de moratoires incombe au débiteur. Et en appel, l’état de cessation des paiements s’apprécie au jour où la cour statue.

La cour trie ensuite, ligne par ligne, l’état des créances déclarées :

  • la créance fiscale de TVA de 448 814 euros, déclarée à titre provisionnel, ne fait par définition pas partie du passif exigible ;
  • la créance URSSAF de 15 000 euros, annoncée au titre de « régularisations diverses » sans justificatif ni impayé de cotisations, est écartée — la société n’ayant pas de salariés, son assujettissement n’est pas démontré ;
  • la créance de 720 000 euros, qui fait l’objet d’une instance en cours, s’analyse en créance contestée et n’entre pas dans le passif exigible.

Restent quatre créances échues : 12 961,52 euros. Face à cela, un actif disponible de 9 euros — la société affirmait détenir plus de 302 000 euros de réserves mais n’a pas produit ses relevés bancaires, et seules les disponibilités ou réserves de crédit entrent dans l’actif disponible.

La cessation des paiements est donc caractérisée. Mais pas l’impossibilité manifeste de redressement : résultats de 136 191 euros en 2023, 313 795 euros en 2024, 118 563 euros selon la balance 2025, plus de 300 000 euros de report à nouveau, un passif exigible modéré et la dette du créancier poursuivant réglée.

Les points clés à retenir
  • Les créances fiscales déclarées à titre provisionnel, les créances contestées faisant l'objet d'une instance en cours et les créances non justifiées sont exclues du passif exigible.
  • La liquidation judiciaire exige un redressement manifestement impossible : des résultats bénéficiaires et un passif exigible modéré suffisent à écarter ce critère et à obtenir un redressement judiciaire.
  • La date de cessation des paiements est ramenée au jour du jugement d'ouverture lorsque rien n'établit cet état à une date antérieure.

La cour infirme le jugement en toutes ses dispositions, ouvre un redressement judiciaire avec une période d’observation de six mois, et fixe la cessation des paiements au 27 mars 2026 — soit 18 mois plus tard que ne l’avait décidé le tribunal.

Ce qu’il faut faire concrètement

Demandez l’état des créances déclarées au mandataire dès l’ouverture de la procédure, puis actualisez-le avant l’audience d’appel. C’est la pièce centrale du débat.

Passez chaque ligne au crible : la créance est-elle déclarée à titre provisionnel ou définitif ? Est-elle échue ? Fait-elle l’objet d’un litige pendant ? Est-elle justifiée par une pièce ? Chaque réponse négative est une ligne en moins au passif exigible.

Produisez vos relevés de compte bancaire, pas seulement vos comptes annuels ou une attestation d’expert-comptable. Un report à nouveau de 300 000 euros n’est pas un actif disponible. La cour l’a dit sans ambiguïté : seules les disponibilités et les réserves de crédit comptent.

Réglez le créancier poursuivant si vous le pouvez, même après le jugement. L’appel s’apprécie au jour où la cour statue : un paiement postérieur pèse dans la balance.

Produisez vos comptes de résultat des trois derniers exercices et la balance de l’exercice en cours. Des résultats excédentaires sont l’argument décisif contre l’impossibilité manifeste de redressement.

Contestez séparément la date de cessation des paiements. Un tribunal qui la fait remonter de 18 mois doit caractériser cet état à la date retenue. S’il ne le fait pas, la date est ramenée au jugement d’ouverture — et la période suspecte disparaît.

Demandez la suspension de l’exécution provisoire au premier président en parallèle de l’appel : sans elle, la liquidation se déroule pendant que vous plaidez.

Questions fréquentes

Le liquidateur annonce un passif énorme, est-ce que cela condamne ma société ?

Non. Le passif déclaré regroupe tout ce que les créanciers envoient au mandataire, y compris des sommes provisionnelles, contestées ou non justifiées. Le juge ne retient que le passif exigible : les dettes échues, certaines et non litigieuses. Un passif déclaré de plus d'un million peut se réduire à quelques milliers d'euros après examen ligne par ligne.

Une dette fiscale déclarée provisoirement compte-t-elle dans la cessation des paiements ?

Non. Une créance fiscale déclarée à titre provisionnel ne fait pas partie du passif exigible. Tant que le montant n'est pas définitivement arrêté et exigible, il ne peut servir à caractériser l'état de cessation des paiements. La même logique vaut pour une créance sociale réclamée sans justificatif d'impayé de cotisations.

Puis-je faire transformer une liquidation en redressement judiciaire ?

Oui, par la voie de l'appel. La liquidation suppose non seulement une cessation des paiements, mais un redressement manifestement impossible. Si vous démontrez des résultats bénéficiaires, un passif exigible modéré et une capacité d'apurement, la cour d'appel peut infirmer le jugement et ouvrir un redressement judiciaire avec période d'observation.

Mes réserves inscrites au bilan comptent-elles comme actif disponible ?

Non. Seules les disponibilités immédiates et les réserves de crédit constituent l'actif disponible. Un report à nouveau, des réserves comptables ou une attestation d'expert-comptable ne suffisent pas. Pour démontrer votre trésorerie réelle, produisez vos relevés de compte bancaire à jour : c'est la seule pièce qui emporte la conviction du juge.

Pourquoi se battre sur la date de cessation des paiements ?

Parce qu'elle ouvre la période suspecte : les actes passés entre cette date et le jugement d'ouverture peuvent être annulés, et elle sert de point de départ à certaines actions contre le dirigeant. Un tribunal qui la fixe 18 mois en arrière doit caractériser l'état de cessation des paiements à cette date précise. À défaut, elle est ramenée au jour du jugement.

Mots-clés

liquidation judiciaire cessation des paiements passif exigible actif disponible redressement judiciaire appel période suspecte

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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