Litiges commerciaux

Matériel pris en crédit-bail défectueux : annuler la vente et récupérer tous les loyers déjà payés

Cour d'appel de Bordeaux, 4ème CHAMBRE COMMERCIALE, 30 septembre 2026, n° RG 24/04597

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
9 min de lecture
La réponse en bref

Le locataire d'un matériel financé par crédit-bail peut agir seul contre le fournisseur en garantie des vices cachés. Si la vente est annulée, le crédit-bail devient caduc : le bailleur rembourse tous les loyers encaissés, sans pouvoir invoquer ses clauses de garantie, et le matériel est restitué au vendeur à ses frais.

Votre situation ressemble à celle-ci ? Réserver une consultation

Vous payez chaque mois un matériel qui ne fonctionne pas, et le loueur vous répond qu'il n'est pas le vendeur. Cette décision règle la question : le locataire agit directement contre le fournisseur, et l'annulation de la vente fait tomber tout le financement. Les loyers déjà versés reviennent.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Bordeaux, 4ème CHAMBRE COMMERCIALE

Numéro

n° RG 24/04597

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

3 février 2023

Signature du crédit-bail sur soixante mois pour financer l'appareil laser

7 mars 2023

Livraison de l'appareil, suivie en quelques jours d'un défaut de puissance

21 novembre 2023

L'appareil perd toute puissance et est remplacé par un autre

28 décembre 2023

L'appareil de remplacement délivre une énergie instable provoquant des brûlures

16 janvier et 7 mars 2024

Deux mises en demeure adressées au fabricant, restées sans contestation

Fin mars 2024

Cessation de l'activité du centre esthétique

26 avril 2024

Assignation en résolution de la vente et caducité du crédit-bail

16 septembre 2024

Jugement du tribunal de commerce prononçant la résolution et la caducité

14 octobre 2025

Ouverture d'une procédure de sauvegarde à l'égard du fabricant

30 septembre 2026

Arrêt d'appel : vice caché retenu, créances fixées au passif

Ce que cette décision change pour vous

Vous exploitez une machine financée par crédit-bail et elle ne fonctionne pas. Le fournisseur vous renvoie vers le loueur, le loueur vous renvoie vers le fournisseur, et les prélèvements continuent. Cette décision trace la sortie.

Premier point : vous pouvez agir seul contre le fournisseur, même si vous n’avez jamais signé la vente. Les conditions générales de crédit-bail contiennent presque toujours une clause de « recours contre le fournisseur » qui vous donne mandat d’exercer les actions en garantie. Il suffit d’appeler le bailleur dans la cause.

Deuxième point : l’annulation de la vente entraîne la caducité du crédit-bail, et cette caducité oblige le bailleur à vous restituer l’intégralité des loyers encaissés. Ici, 30 463,70 euros. Le bailleur ne peut pas vous opposer les clauses de garantie, de non-recours ou d’indemnité de résiliation qui figurent dans son contrat : ces clauses sanctionnent une résiliation pour faute, pas la disparition pure et simple du contrat.

Troisième point : le procès-verbal de livraison signé sans réserve ne vous enferme pas. Il atteste uniquement de la conformité apparente du matériel. Un défaut interne, qui se révèle à l’usage, reste un vice caché.

Quatrième point : la restitution du prix se fait toutes taxes comprises. Le vendeur ne peut pas réduire sa dette au montant hors taxes en invoquant la TVA : la régularisation fiscale est une affaire entre chaque partie et l’administration.

Dernier point, moins confortable : si votre fournisseur est placé en sauvegarde ou en redressement, vous ne sortirez pas avec une condamnation à payer, mais avec une créance fixée au passif. Et vous ne pourrez jamais obtenir plus que ce que vous avez déclaré. Ici, une banque avait déclaré 5 500 euros puis réclamé 14 772,60 euros : elle est restée bloquée à 5 500 euros.

Les faits

Une société est créée en janvier 2023 pour exploiter un centre d’épilation et de détatouage au laser. Elle choisit un appareil auprès d’un fabricant, pour 95 920 euros hors taxes, soit 115 104 euros toutes taxes comprises. Le financement passe par un crédit-bail de soixante mois : un premier loyer de 2 368,75 euros puis cinquante-neuf loyers de 2 161,15 euros TTC. C’est l’organisme de financement qui achète l’appareil et en paie le prix au fabricant.

Livraison le 7 mars 2023. Quelques jours plus tard, défaut de puissance. Le fabricant reprend l’appareil, évoque un connecteur mal serti. Nouveau dysfonctionnement en octobre. Le 21 novembre 2023, l’appareil perd toute puissance : le fabricant le remplace par un autre.

Le remplaçant n’est pas meilleur. Le 28 décembre, l’exploitante constate qu’à réglage identique l’énergie délivrée n’a rien à voir avec celle du premier appareil, au point qu’un réglage usuel brûle la peau. Le 4 janvier 2024, le dirigeant du fabricant reconnaît par écrit « pas mal de problème de stabilité dans le temps avec les premiers systèmes de cette génération ».

Trois clientes réclament par écrit : séances sans aucun résultat, et pour l’une d’elles des cicatrices consécutives à des brûlures. Les rendez-vous sont annulés à partir de fin février 2024. Deux mises en demeure sont envoyées, en janvier et en mars. Le fabricant ne conteste rien, ne propose ni réparation ni échange et répond simplement, le 20 mars 2024, que sa trésorerie ne lui permet pas de racheter la machine. L’activité cesse fin mars 2024.

En octobre 2025, pendant l’appel, le fabricant est placé en sauvegarde.

La question posée à la Cour

Un locataire en crédit-bail, qui n’a jamais signé la vente, peut-il faire annuler cette vente pour vice caché, alors qu’aucune expertise judiciaire n’a été ordonnée et qu’il a signé un procès-verbal de livraison sans réserve ? Et quelles sont les conséquences en chaîne sur le financement et sur les loyers déjà versés ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour retient d’abord le bon fondement : la garantie des vices cachés, et non la résolution pour inexécution que le tribunal avait appliquée d’office.

« Le vendeur est tenu de la garantie à raison des défauts cachés de la chose vendue qui la rendent impropre à l’usage auquel on la destine » (article 1641 du code civil).

L’action a été engagée dans le délai de deux ans à compter de la découverte du vice posé par l’article 1648.

Sur la preuve, la cour balaie l’argument de l’absence d’expertise : le vice résulte des propres écrits du fabricant, des réclamations de clientes antérieures à toute procédure et de l’absence totale de contestation après deux mises en demeure détaillées. Un laser dermatologique dont l’énergie délivrée ne correspond pas à l’énergie affichée, tantôt trop faible, tantôt brûlante, est impropre à sa destination. Le défaut, rattaché par le fabricant lui-même à la première génération de ses systèmes, est antérieur à la vente et non décelable à la réception.

La cour écarte aussi l’argument de la mauvaise utilisation : le devis comprenait la formation, rien ne montre qu’elle n’a pas été suivie, et le fabricant, intervenu plusieurs fois sur les machines, n’a jamais imputé les pannes à une erreur de manipulation avant le procès.

Les points clés à retenir
  • Le locataire en crédit-bail, mandaté par les conditions générales, agit seul en garantie des vices cachés contre le fournisseur, en appelant le bailleur dans la cause.
  • L'annulation de la vente rend le crédit-bail caduc : le bailleur restitue tous les loyers perçus et ne peut opposer ni clause de garantie, ni clause de non-recours.
  • La restitution du prix porte sur le montant toutes taxes comprises ; les écrits du vendeur et les réclamations de clients suffisent à prouver le vice, sans expertise.

Sur les conséquences financières, la cour fixe la restitution du prix à 93 001,61 euros, soit 115 104 euros TTC moins 22 102,39 euros déjà récupérés par saisie-attribution avant l’ouverture de la sauvegarde. Le bailleur rembourse 30 463,70 euros de loyers à l’exploitante, et sa demande de récupérer cette somme auprès d’elle est rejetée : la restitution n’est pas la sanction d’une faute, c’est la conséquence mécanique de la disparition du contrat.

La banque obtient 5 500 euros de gain manqué, calculé sur la marge brute hors taxes de 12 310,60 euros, réduite du coût de refinancement qu’elle a économisé. L’exploitante obtient 3 000 euros de perte de chance et 2 000 euros pour l’atteinte à sa réputation. Son prévisionnel, établi sur les seules hypothèses de la gérante, est écarté : le chiffre d’affaires réel 2023 représentait moins du quart de la prévision. Ses frais courants de comptabilité, d’assurance et de conseil ne sont pas indemnisés, car ils auraient été exposés de toute façon.

Toutes ces sommes sont fixées au passif, et non prononcées en condamnation, la sauvegarde ayant été ouverte en cours d’instance.

Ce qu’il faut faire concrètement

Ouvrez vos conditions générales de crédit-bail et cherchez l’article intitulé « garanties » ou « recours contre le fournisseur ». C’est votre titre pour agir seul contre le vendeur.

Écrivez au fournisseur dès la première panne, par lettre recommandée, en décrivant précisément le désordre, la date et ses effets. Un fournisseur qui ne conteste rien par écrit fabrique lui-même la preuve contre lui.

Conservez tout : courriels du fabricant, interventions techniques, réclamations de clients, annulations de rendez-vous, avis en ligne. Ces pièces ont remplacé l’expertise judiciaire dans cette affaire.

Agissez dans les deux ans de la découverte du vice. Ce délai court, ne l’épuisez pas en négociations amiables.

Avertissez le crédit-bailleur par écrit dès que le désordre apparaît, sans attendre : le contrat met à votre charge le suivi des obligations du fournisseur.

Ne signez jamais un procès-verbal de livraison en pensant qu’il vous engage sur le fonctionnement réel. Il ne couvre que l’apparence. Mais indiquez-y toute anomalie visible.

Si le fournisseur est déjà en procédure collective, déclarez votre créance dans les deux mois de la publication du jugement d’ouverture au BODACC, et chiffrez-la au plus juste : vous ne pourrez jamais obtenir davantage que le montant déclaré.

Questions fréquentes

Je loue une machine en crédit-bail qui ne marche pas. Dois-je attaquer le fournisseur ou le loueur ?

Le fournisseur. Les conditions générales de crédit-bail donnent au locataire mandat d'exercer contre lui les actions en garantie, à charge d'appeler le bailleur dans la cause. Vous agissez donc directement contre le vendeur en annulation de la vente, et le loueur est présent à la procédure pour en subir les conséquences.

Si la vente est annulée, est-ce que je récupère les loyers que j'ai déjà payés ?

Oui. L'annulation de la vente rend le crédit-bail caduc rétroactivement, et le bailleur doit restituer l'intégralité des loyers encaissés. Il ne peut pas vous opposer ses clauses de garantie, de non-recours ou d'indemnité de résiliation : la caducité ne sanctionne aucune faute, elle constate la disparition d'un élément essentiel du contrat.

J'ai signé le bon de livraison sans réserve. Est-ce que je suis coincé ?

Non. Un procès-verbal de livraison signé sans réserve n'atteste que de la conformité apparente du matériel. Il ne peut pas couvrir un défaut interne qui ne se révèle qu'à l'usage. Le vendeur ne peut donc pas s'en prévaloir pour échapper à la garantie des vices cachés.

Faut-il obligatoirement une expertise judiciaire pour prouver que la machine est défectueuse ?

Non. La preuve du vice peut résulter des écrits du vendeur lui-même, de ses interventions techniques répétées, de son silence face à des mises en demeure détaillées et des réclamations écrites de vos clients. Un faisceau de pièces concordantes suffit, surtout quand le fabricant a reconnu par courriel des problèmes de stabilité sur sa gamme.

Mon fournisseur est en sauvegarde. Mon procès en cours sert-il encore à quelque chose ?

Oui, mais il change de nature. L'instance est interrompue, puis reprise une fois votre créance déclarée et le mandataire judiciaire appelé. Le juge ne prononcera plus de condamnation à payer : il fixera votre créance au passif. Attention, il ne peut jamais retenir un montant supérieur à celui que vous avez déclaré.

Mots-clés

vice caché crédit-bail résolution de la vente caducité déclaration de créance sauvegarde restitution des loyers

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

Nos résultats

Décisions obtenues par notre cabinet

Tous nos résultats

+150

décisions publiées
avec leurs références

Contentieux commercial et procédures collectives

Voir tous les résultats
Partager
Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

Contacter

Besoin d'un accompagnement juridique ?

Notre cabinet dispose d'une expertise reconnue en matière de procédures collectives, de recouvrement de créances et de contentieux commercial.