Litiges commerciaux

Bailleur qui réclame d'un coup onze ans d'indexation : le locataire doit payer et peut perdre son bail

Cour de cassation, Troisième chambre civile, 1 octobre 2026, n° 25-13.002

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Une clause de bail commercial prévoyant que le loyer « sera révisé » tous les trois ans selon un indice déterminé constitue une clause d'échelle mobile : l'indexation joue automatiquement, sans formalité ni demande préalable. Le bailleur peut réclamer en cours de bail les rappels non facturés, et l'impayé qui en résulte peut justifier un congé pour motif grave et légitime.

Votre situation ressemble à celle-ci ? Réserver une consultation

Un bailleur qui n'a jamais appliqué l'indexation pendant onze ans la réclame soudain à l'échéance du bail, puis délivre un congé sans indemnité d'éviction pour impayé. La locataire soutenait que la clause n'était qu'un rappel de la révision triennale légale. La Cour de cassation lui donne tort et valide le congé.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Troisième chambre civile

Numéro

n° 25-13.002

Solution

Rejet

Chronologie de la procédure

7 mars 2007

Conclusion du bail commercial entre la bailleresse et la société locataire

7 novembre 2013

Signature d'un avenant modifiant le bail

13 février 2019

Congé avec refus de renouvellement sans indemnité d'éviction, pour retards de paiement et impayé d'indexation

26 novembre 2024

Arrêt de la cour d'appel d'Amiens validant le congé et ordonnant la libération des lieux

1er octobre 2026

Rejet du pourvoi par la troisième chambre civile de la Cour de cassation

Ce que cette décision change pour vous

Si votre bail commercial contient un article intitulé « révision du loyer » qui renvoie à un indice (ICC, ILC, ILAT) et à une périodicité, le loyer indexé est dû depuis le premier jour, même si votre bailleur ne vous a jamais envoyé de facture d’indexation.

Trois conséquences très concrètes.

D’abord, la dette est silencieuse. Elle s’accumule à chaque échéance sans que personne ne la réclame. Le jour où le bailleur en fait le compte, le rattrapage peut représenter plusieurs années de différentiel.

Ensuite, le silence du bailleur ne vaut pas renonciation. Attendre onze ans avant de réclamer ne fait pas disparaître la clause. Le bailleur reste « en droit d’appliquer cette clause en cours de bail ».

Enfin, et c’est le point le plus lourd, cet arriéré est un impayé de loyer. Ajouté à des retards de paiement répétés, il peut fonder un congé avec refus de renouvellement pour motif grave et légitime, sans indemnité d’éviction. Le locataire perd alors son fonds de commerce sans compensation. C’est exactement ce qui s’est produit ici.

La distinction est donc décisive. Une clause d’échelle mobile joue toute seule. La révision triennale légale, elle, suppose une demande du bailleur et ne produit effet qu’à compter de celle-ci. Confondre les deux revient à sous-estimer sa dette pendant des années.

Les faits

Par acte du 7 mars 2007, une bailleresse donne un local à bail commercial à une société d’exploitation. Un avenant est signé le 7 novembre 2013.

Le bail et l’avenant prévoient que le loyer sera révisé tous les trois ans en fonction de la variation trimestrielle de l’indice national du coût de la construction publié par l’INSEE. Aucune mention d’une prise d’effet « automatique » ou « de plein droit ». Aucune formalité non plus.

Pendant toute l’exécution du bail, aucune indexation n’est appliquée. La bailleresse ne réclame rien. Ce n’est qu’onze ans après la prise d’effet du bail, à l’approche de l’échéance, qu’elle formule une première demande d’indexation.

Par acte du 13 février 2019, elle signifie un congé avec refus de renouvellement, sans offre d’indemnité d’éviction, pour motif grave et légitime. Elle invoque deux griefs : des retards récurrents de paiement du loyer et un impayé au titre de l’indexation.

La locataire assigne la bailleresse en paiement d’une indemnité d’éviction. La bailleresse demande en retour la validation du congé, l’expulsion et une indemnité d’occupation. La cour d’appel d’Amiens tranche en faveur de la bailleresse : congé validé, demande d’indemnité d’éviction rejetée, départ des lieux ordonné, indemnité d’occupation et dommages et intérêts à la charge de la locataire.

La question posée à la Cour

Une clause qui se contente d’annoncer que le loyer « sera révisé » tous les trois ans selon un indice nommé, sans dire que cette révision est automatique ou de plein droit, est-elle une véritable clause d’échelle mobile ? Ou n’est-elle qu’un rappel des règles légales de la révision triennale, qui suppose une demande du bailleur ?

La locataire plaidait la seconde lecture. Elle avançait trois arguments : le contrat emploie le mot « révision » et non « indexation » ; aucune stipulation n’évoque l’automaticité ; et le comportement des parties pendant onze ans — aucune indexation appliquée, aucune réclamation — démontrait qu’elles n’avaient jamais voulu d’un mécanisme automatique.

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation rejette le pourvoi.

Elle valide le raisonnement de la cour d’appel, qui avait relevé trois éléments. Le bail se réfère expressément à une indexation avec un indice précis : l’indice national du coût de la construction. Il fixe une période déterminée : la périodicité triennale. Et l’automaticité résulte de deux indices de rédaction : l’emploi du futur de l’indicatif, qui exprime un caractère impératif, et l’absence de toute formalité prévue pour la mise en œuvre de la révision.

De ces constatations, la cour d’appel a pu déduire que le bail contenait une clause d’échelle mobile, et non un simple rappel des règles de la révision triennale légale. Elle en a tiré, à bon droit, que la bailleresse était en droit d’appliquer cette clause en cours de bail.

La Cour écarte aussi le grief de défaut de réponse : en retenant ces motifs, la cour d’appel a répondu aux conclusions dont elle était saisie, y compris sur le comportement de la bailleresse pendant l’exécution du contrat.

Autrement dit, l’inaction prolongée du bailleur n’altère pas la nature de la clause.

Les points clés à retenir
  • Les mots « automatique » ou « de plein droit » ne sont pas nécessaires : un indice nommé, une périodicité fixée, un verbe au futur et l'absence de formalité suffisent à caractériser une clause d'échelle mobile.
  • Le bailleur qui n'a jamais appliqué l'indexation ne renonce pas à la clause : il peut la faire jouer en cours de bail et réclamer les rappels.
  • L'arriéré d'indexation est un impayé de loyer : combiné à des retards récurrents, il peut fonder un congé pour motif grave et légitime, donc sans indemnité d'éviction.

Ce qu’il faut faire concrètement

Relisez dès maintenant l’article « révision » ou « indexation » de votre bail. Repérez quatre éléments : un indice nommément désigné, une périodicité chiffrée, le temps du verbe employé, et l’existence ou non d’une formalité préalable (lettre recommandée, demande écrite, notification). Si l’indice et la périodicité sont fixés, que le verbe est au futur et qu’aucune formalité n’est exigée, partez du principe que vous êtes sous clause d’échelle mobile.

Reconstituez le calcul. Reprenez les valeurs successives de l’indice depuis la prise d’effet du bail et appliquez la clause échéance par échéance. Vous saurez alors ce que vous devez réellement, et ce que vous pouvez provisionner.

Ne comptez pas sur le silence du bailleur. L’absence de facturation pendant des années ne vous protège pas. Si vous voulez neutraliser la clause pour le passé, négociez un avenant écrit ou un protocole d’abandon de créance, et faites-le signer.

Surveillez vos dates de paiement. Dans cette affaire, le congé sans indemnité d’éviction s’est appuyé sur la combinaison de deux griefs : retards récurrents et impayé d’indexation. Un historique de paiement irréprochable réduit considérablement le risque.

Si vous recevez une demande de rappel portant sur plusieurs années, réagissez par écrit immédiatement et vérifiez la prescription applicable aux loyers échus, ainsi que l’exactitude des indices retenus. Un arriéré mal calculé se conteste ; un arriéré ignoré se transforme en motif de congé.

Et si un congé pour motif grave et légitime vous est délivré, l’enjeu n’est pas le loyer : c’est votre fonds de commerce et l’indemnité d’éviction. Le délai pour contester est court.

Questions fréquentes

Mon bailleur ne m'a jamais réclamé l'indexation depuis dix ans : peut-il me la demander aujourd'hui ?

Oui. Lorsque le bail contient une clause d'échelle mobile, l'indexation joue automatiquement à chaque échéance prévue, sans demande ni formalité. Le fait que le bailleur n'ait rien réclamé pendant des années ne vaut pas renonciation à la clause. Il peut l'appliquer en cours de bail et réclamer les rappels, sous réserve de la prescription applicable aux loyers.

Comment savoir si ma clause est une clause d'échelle mobile ou une simple révision triennale légale ?

Regardez quatre points : un indice est-il nommément désigné, une périodicité est-elle fixée, le verbe est-il au futur de l'indicatif, une formalité préalable est-elle exigée ? Si l'indice et la périodicité sont déterminés, que la rédaction est impérative et qu'aucune formalité n'est prévue, il s'agit d'une clause d'échelle mobile, même sans les mots « automatique » ou « de plein droit ».

Le bail emploie le mot « révision » et pas « indexation » : cela change-t-il quelque chose ?

Non. Le vocabulaire choisi par les parties n'est pas déterminant. Ce qui compte, c'est le mécanisme réellement organisé par la clause : un indice précis, une périodicité déterminée, une formulation impérative et l'absence de formalité de mise en œuvre. Le mot « révision » n'empêche pas de qualifier la stipulation de clause d'échelle mobile.

Un arriéré d'indexation peut-il me faire perdre mon droit au renouvellement ?

Oui. L'impayé au titre de l'indexation est un impayé de loyer. Associé à des retards de paiement récurrents, il peut constituer un motif grave et légitime justifiant un congé avec refus de renouvellement sans indemnité d'éviction. Le locataire doit alors quitter les lieux et verser une indemnité d'occupation, sans compensation pour la perte de son fonds.

Que faire si je reçois une facture de rattrapage portant sur plusieurs années ?

Répondez par écrit sans attendre, sans reconnaître la dette en bloc. Vérifiez les valeurs d'indice retenues échéance par échéance, le respect de la périodicité stipulée et la prescription applicable aux loyers échus. Un arriéré mal calculé se conteste utilement ; un courrier laissé sans réponse peut alimenter un futur congé pour motif grave et légitime.

Références : 25-13.002 · 25-13002 · 2513002 · ECLI:FR:CCASS:2026:C300532

Mots-clés

bail commercial clause d'échelle mobile indexation du loyer indemnité d'éviction congé pour motif grave et légitime révision triennale

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

Nos résultats

Décisions obtenues par notre cabinet

Tous nos résultats

+150

décisions publiées
avec leurs références

Contentieux commercial et procédures collectives

Voir tous les résultats
Partager
Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

Contacter

Besoin d'un accompagnement juridique ?

Notre cabinet dispose d'une expertise reconnue en matière de procédures collectives, de recouvrement de créances et de contentieux commercial.