Recouvrement

Billet à ordre avalisé par la dirigeante : la case bénéficiaire vide fait tomber les 35 000 € réclamés

Cour d'appel de Montpellier, Chambre commerciale, 13 octobre 2026, n° RG 25/05802

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Un billet à ordre qui ne mentionne pas le nom du bénéficiaire ne vaut pas comme billet à ordre : il dégénère en simple titre au porteur. L'aval qui y est porté ne peut alors engager son signataire que s'il respecte la mention manuscrite du cautionnement, avec le montant en lettres et en chiffres. À défaut, aucun paiement n'est dû.

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Une banque réclame 35 000 € à la dirigeante qui avait signé « Bon pour aval » sur un billet à ordre impayé. La cour d'appel de Montpellier constate que la case du bénéficiaire était restée vide et déboute intégralement la banque. Deux vérifications suffisaient à faire tomber la condamnation prononcée en première instance.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Montpellier, Chambre commerciale

Numéro

n° RG 25/05802

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

28 février 2023

Émission du billet à ordre de 35 000 €, avalisé par une personne physique

14 mars 2023

Liquidation judiciaire de la société souscriptrice

27 mars 2023

Échéance du billet à ordre, resté impayé

5 avril 2023

Déclaration de créance de 67 911,52 € au passif et mise en demeure de l'avaliste

19 septembre 2023

Assignation en paiement de l'avaliste

16 septembre 2025

Jugement du tribunal de commerce condamnant l'avaliste à 35 000 €

28 novembre 2025

Déclaration d'appel

9 décembre 2025

Clôture de la liquidation pour insuffisance d'actif

13 octobre 2026

Arrêt infirmant le jugement et déboutant la banque

Ce que cette décision change pour vous

Si vous avez signé « Bon pour aval » au dos ou au recto d’un billet à ordre souscrit par votre société, et que la banque vous réclame aujourd’hui le paiement, deux vérifications matérielles peuvent suffire à faire rejeter sa demande.

Première vérification : le formulaire mentionne-t-il, en toutes lettres, le nom de celui à l’ordre duquel le paiement doit être fait ? La case est souvent laissée vide, parce que tout le monde sait que c’est la banque qui encaisse. Cela ne suffit pas. La mention de la domiciliation bancaire en bas du titre ne la remplace pas davantage.

Seconde vérification : votre aval comporte-t-il, écrit de votre main, le montant pour lequel vous vous engagez, en principal et accessoires, en lettres et en chiffres ? Un simple « Bon pour aval » suivi d’une signature ne suffit pas, dès lors que le billet est irrégulier.

La conséquence est radicale : la banque est déboutée, condamnée aux dépens de première instance et d’appel, et n’obtient aucun article 700. Le fait que la société ait été liquidée, et la liquidation clôturée pour insuffisance d’actif, ne change rien : la banque ne récupère rien non plus du garant.

Ce raisonnement vaut aussi pour les dirigeants qui ont déjà été condamnés en première instance. Ici, le tribunal de commerce avait condamné la signataire à payer 35 000 € plus 1 500 € d’article 700. L’appel a tout effacé.

Les faits

Une banque consent à une société des facilités de trésorerie sous forme de billets à ordre. Le dernier, d’un montant de 35 000 €, daté du 28 février 2023, est avalisé par une personne physique. Il revient impayé à son échéance du 27 mars 2023.

Le 14 mars 2023, la société est placée en liquidation judiciaire. La banque déclare au passif une créance totale de 67 911,52 €, dont les 35 000 € du billet à ordre. Le même jour, elle met en demeure l’avaliste de payer cette somme, puis l’assigne en paiement en septembre 2023.

Le tribunal de commerce la condamne à payer les 35 000 €, avec intérêts au taux légal à compter de l’assignation, outre 1 500 € d’article 700 et les dépens. L’exécution provisoire est de droit. Elle fait appel.

Entre-temps, en décembre 2025, la liquidation de la société est clôturée pour insuffisance d’actif.

La question posée à la Cour

Un aval porté sur un billet à ordre auquel manque une mention obligatoire engage-t-il encore celui qui l’a signé ?

Deux étapes. D’abord : le titre est-il valable comme billet à ordre, alors que la case du bénéficiaire est restée vide ? Ensuite : si le titre n’est pas un billet à ordre, l’aval peut-il survivre sous une autre forme — un cautionnement de droit commun ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour part du texte.

Le billet à ordre contient […] 5° Le nom de celui auquel ou à l’ordre duquel le paiement doit être fait.

Et la sanction, à l’article L. 512-2 du code de commerce : le titre auquel manque une de ces énonciations ne vaut pas comme billet à ordre.

En l’espèce, le formulaire porte en haut à gauche la mention « Contre le présent BILLET A ORDRE stipulé SANS FRAIS, nous paierons la somme indiquée ci-dessous à : ». L’espace à droite, destiné au nom du bénéficiaire, est vide.

La banque tentait deux arguments. Elle soutenait d’abord que son nom figurait en dessous, dans la mention « A DECAZEVILLE LE … ». La cour écarte : cette ligne sert à satisfaire le 6° du texte, l’indication de la date et du lieu de souscription, pas à désigner le bénéficiaire. Elle invoquait ensuite la domiciliation du titre auprès de son agence. La cour écarte également : la domiciliation est sans incidence et ne pallie pas l’absence de bénéficiaire.

Le titre ne vaut donc pas comme billet à ordre. Il vaut comme titre au porteur. Du coup, l’aval — garantie propre au droit cambiaire — perd son support.

La cour admet qu’un tel aval puisse se convertir en cautionnement de droit commun. Mais à une condition : qu’il respecte l’article 2297 du code civil. Ce texte impose à la caution personne physique d’apposer elle-même la mention par laquelle elle s’engage à payer au créancier ce que lui doit le débiteur en cas de défaillance, dans la limite d’un montant en principal et accessoires, exprimé en toutes lettres et en chiffres.

Or la signataire avait écrit seulement « Bon pour aval ». Pas de montant, ni en lettres ni en chiffres. L’engagement est nul.

Jugement infirmé en toutes ses dispositions, banque déboutée, dépens à sa charge.

Les points clés à retenir
  • La case du bénéficiaire laissée vide prive le titre de sa qualité de billet à ordre : il ne vaut plus que comme titre au porteur.
  • Ni la domiciliation bancaire, ni la mention du lieu de création ne remplacent le nom du bénéficiaire.
  • L'aval porté sur un titre irrégulier ne survit comme cautionnement que s'il comporte la mention de l'article 2297 du code civil, avec le montant en lettres et en chiffres.

Ce qu’il faut faire concrètement

Réclamez à la banque la copie recto-verso du titre original, pas un relevé ni un décompte. Tout se joue sur le document lui-même.

Passez en revue les sept mentions de l’article L. 512-1 : dénomination ou clause à ordre, promesse de payer une somme déterminée, échéance, lieu de paiement, nom du bénéficiaire, date et lieu de souscription, signature du souscripteur. Une seule qui manque suffit.

Relisez ce que vous avez écrit de votre main à côté de votre signature. Si vous n’avez écrit que « Bon pour aval », sans chiffre ni montant en lettres, notez-le : c’est le second étage de la défense, celui qui ferme la porte à la requalification en cautionnement.

Ne laissez pas passer le délai d’appel si vous avez déjà été condamné en première instance. Ici, la condamnation était assortie de l’exécution provisoire de droit, et c’est l’appel qui a tout renversé.

Vérifiez enfin si la banque a déclaré sa créance au passif de la société, et pour quel montant. Une liquidation clôturée pour insuffisance d’actif ne la prive pas de son recours contre le garant — mais la nullité de l’engagement, si.

Questions fréquentes

J'ai signé « Bon pour aval » sur un billet à ordre, est-ce que je suis engagé ?

Pas nécessairement. Si le billet à ordre est régulier, l'aval vous engage dans les termes du droit cambiaire. Mais si une mention obligatoire manque — notamment le nom du bénéficiaire —, le titre dégénère en titre au porteur. L'aval ne peut alors valoir que comme cautionnement, ce qui suppose une mention manuscrite indiquant le montant garanti en lettres et en chiffres.

La banque dit que son nom apparaît sur le document, ça suffit ?

Non. Le nom du bénéficiaire doit figurer à l'emplacement prévu pour désigner celui à l'ordre duquel le paiement doit être fait. La mention de l'agence de domiciliation du titre est sans incidence, et la ligne indiquant le lieu et la date de création du billet répond à une autre exigence du texte. Aucune ne remplace le bénéficiaire.

Ma société est en liquidation, la banque peut-elle quand même me poursuivre en tant qu'avaliste ?

Oui, par principe : la liquidation de la société débitrice, même clôturée pour insuffisance d'actif, ne prive pas la banque de son recours contre le garant personne physique. Mais ce recours suppose un engagement valable. Si le titre est irrégulier et que la mention de cautionnement fait défaut, la demande est rejetée, sans lien avec le sort de la société.

J'ai déjà été condamné par le tribunal de commerce, est-ce que c'est fini ?

Non. L'exécution provisoire de droit oblige à payer immédiatement, mais elle ne ferme pas l'appel. Dans cette affaire, le tribunal avait condamné la signataire à 35 000 € plus 1 500 € d'article 700 ; la cour d'appel a infirmé le jugement en toutes ses dispositions, débouté la banque et mis les dépens des deux instances à sa charge.

Quelle mention doit figurer sur un cautionnement pour qu'il soit valable ?

La caution personne physique doit apposer elle-même une mention indiquant qu'elle s'engage en qualité de caution à payer au créancier ce que lui doit le débiteur en cas de défaillance, dans la limite d'un montant en principal et accessoires, exprimé en toutes lettres et en chiffres. L'absence de ce montant entraîne la nullité de l'engagement.

Mots-clés

billet à ordre aval cautionnement article 2297 code civil mentions obligatoires recouvrement bancaire dirigeant caution

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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