Entreprises en difficulté

Clause de non-concurrence levée 15 jours trop tard pendant le Covid : 27 744 € dus au salarié

Cour d'appel de Paris, Pôle 6 - Chambre 6, 30 septembre 2026, n° RG 22/06835

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Le délai contractuel pour renoncer à une clause de non-concurrence n'a pas été prolongé par l'ordonnance du 25 mars 2020 sur les délais échus pendant l'état d'urgence sanitaire. Cette renonciation n'est pas une résiliation de convention. Passé le délai prévu au contrat, la contrepartie financière est due en totalité, congés payés compris.

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Beaucoup d'employeurs ont cru que le confinement suspendait tous leurs délais. La cour d'appel de Paris dit le contraire pour la levée d'une clause de non-concurrence : 15 jours, c'est 15 jours. Résultat, 27 744 euros fixés au passif de la liquidation.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 6 - Chambre 6

Numéro

n° RG 22/06835

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

31 octobre 2017

Engagement de la salariée comme business sales manager, contrat comportant une clause de non-concurrence de 12 mois

3 avril 2020

Rupture du contrat de travail par rupture conventionnelle

18 mai 2020

La salariée réclame le paiement de la contrepartie financière

29 mai 2020

L'employeur refuse de payer et lève la clause par lettre recommandée, hors du délai de 15 jours

9 juillet 2020

Saisine du conseil de prud'hommes de Paris

17 février 2021

Ouverture de la liquidation judiciaire de la société par le tribunal de commerce de Paris

14 mars 2022

Le conseil de prud'hommes déboute la salariée de toutes ses demandes

30 septembre 2026

La cour d'appel de Paris infirme le jugement et fixe 27 744 € et 2 774,40 € au passif de la liquidation

Ce que cette décision change pour vous

Si votre entreprise a laissé passer le délai prévu au contrat pour renoncer à une clause de non-concurrence, vous devez la contrepartie financière. Entièrement. Sur toute la durée de l’interdiction. Et l’argument tiré de l’état d’urgence sanitaire ne vous sauvera pas : l’ordonnance du 25 mars 2020 ne proroge pas le délai de levée d’une clause de non-concurrence.

Trois vérifications s’imposent dans vos dossiers.

Premièrement, la rédaction de vos clauses. Celle qui est en cause ici donnait à l’employeur 15 jours après la cessation du contrat pour notifier sa renonciation par lettre recommandée. C’est court. Dans une rupture conventionnelle, la date de cessation est connue à l’avance : il n’y a aucune excuse à manquer la fenêtre.

Deuxièmement, le coût réel de l’oubli. Ici, 50 % du salaire mensuel brut moyen pendant 12 mois, soit 27 744 euros, auxquels s’ajoutent 2 774,40 euros de congés payés. Pour un seul salarié. Multipliez par le nombre de cadres partis sans que personne n’ait pensé à lever la clause.

Troisièmement, ce qui se passe si l’entreprise tombe en liquidation judiciaire entre-temps. La créance ne disparaît pas. Elle est simplement fixée au passif au lieu d’être payée directement, et l’AGS la garantit dans la limite de son plafond. Le dirigeant qui espérait que la procédure collective efface la dette se trompe : elle la transforme, elle ne l’annule pas.

Pour le salarié, l’enseignement est symétrique. Un départ en pleine crise sanitaire, un ancien employeur en liquidation, un conseil de prud’hommes qui déboute : rien de tout cela n’éteint le droit à la contrepartie. Encore faut-il agir dans les formes.

Les faits

Une salariée est engagée en octobre 2017 comme business sales manager, statut cadre, dans une agence de conseil en publicité et marketing. Son contrat comporte à l’article 11 une clause de non-concurrence classique : interdiction de travailler pour un concurrent et de démarcher les clients rencontrés, pendant 12 mois, sur le territoire français.

En contrepartie, l’employeur s’engage à verser une indemnité mensuelle égale à 50 % du salaire de base mensuel brut moyen calculé sur trois mois, congés payés inclus, pendant toute la durée de l’interdiction.

La clause prévoit une porte de sortie pour l’entreprise : elle peut libérer la salariée de l’interdiction, et donc se dispenser de payer, à tout moment pendant le contrat ou au moment de sa cessation, à condition dans ce dernier cas de notifier sa décision par lettre recommandée dans un délai de 15 jours.

Le contrat est rompu le 3 avril 2020 par rupture conventionnelle, en plein confinement. Le 18 mai 2020, la salariée réclame le paiement de la contrepartie. L’employeur répond par lettre recommandée du 29 mai 2020 : il refuse de payer et lève la clause.

Le 9 juillet 2020, la salariée saisit le conseil de prud’hommes de Paris. Le 17 février 2021, le tribunal de commerce de Paris ouvre une liquidation judiciaire contre la société et désigne un mandataire liquidateur. Le 14 mars 2022, le conseil de prud’hommes déboute la salariée de toutes ses demandes. Elle fait appel.

La question posée à la Cour

Le délai de 15 jours était écoulé depuis longtemps le 29 mai 2020. L’employeur pouvait-il se prévaloir de l’ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020, qui a prorogé une série de délais expirant pendant l’état d’urgence sanitaire ?

Autrement dit : la renonciation à une clause de non-concurrence entre-t-elle dans le champ de l’article 5 de cette ordonnance, qui vise les délais de résiliation et de dénonciation des conventions ?

Seconde question, de procédure collective : la salariée demandait la condamnation solidaire du mandataire liquidateur et de l’AGS. Est-ce possible une fois la liquidation ouverte ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour d’appel infirme le jugement prud’homal en toutes ses dispositions.

Sur le fond, elle part du texte invoqué par l’employeur :

« Lorsqu’une convention ne peut être résiliée que durant une période déterminée ou qu’elle est renouvelée en l’absence de dénonciation dans un délai déterminé, cette période ou ce délai sont prolongés, s’ils expirent durant la période définie au I de l’article 1er de ladite ordonnance, de deux mois après la fin de cette période. » (article 5 de l’ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020)

La cour écarte ce texte d’une phrase nette : la faculté contractuelle de renoncer à une clause de non-concurrence ne s’analyse pas en une résiliation de convention. Elle ne met fin à aucun contrat ; elle libère une partie d’une obligation. L’article 5 ne lui est donc pas applicable, et aucun report du délai de 15 jours n’est possible.

La clause n’ayant pas été levée dans le délai, la contrepartie est due. La cour applique mécaniquement l’article 11 du contrat : 50 % du salaire mensuel brut moyen sur trois mois, pendant 12 mois, soit 27 744 euros, plus 2 774,40 euros de congés payés.

Sur le volet procédure collective, la cour rappelle qu’en application de l’article L. 622-22 du code de commerce, les instances en cours reprennent mandataire et AGS appelés, mais tendent uniquement à la constatation des créances et à la fixation de leur montant. Une société en liquidation judiciaire ne peut être condamnée à payer quoi que ce soit : les sommes sont fixées au passif.

Quant à l’AGS, elle n’est tenue qu’à garantie, dans les limites de son plafond, et ne peut être condamnée solidairement avec la liquidation. L’arrêt lui est déclaré commun, à charge pour elle de garantir les sommes dans les conditions légales et les limites du plafond applicable à la date de la rupture.

Les points clés à retenir
  • Renoncer à une clause de non-concurrence n'est pas résilier une convention : l'ordonnance Covid du 25 mars 2020 ne prolonge pas le délai contractuel de levée.
  • Le délai dépassé, la contrepartie financière est due en intégralité sur toute la durée de l'interdiction, congés payés compris — ici 27 744 € et 2 774,40 €.
  • En liquidation judiciaire, la créance salariale est fixée au passif, jamais condamnée au paiement ; l'AGS garantit seulement dans la limite de son plafond et ne peut être condamnée solidairement.

Ce qu’il faut faire concrètement

Sortez vos modèles de contrats de travail et repérez la clause de renonciation. Notez le délai exact et le formalisme exigé : lettre recommandée, remise en main propre, point de départ au jour de la notification de la rupture ou au jour de la cessation effective. Ces deux points de départ ne donnent pas la même date limite.

Créez une alerte systématique à chaque départ de cadre soumis à une clause. Dès la signature d’une rupture conventionnelle ou l’envoi d’une lettre de licenciement, posez la date butoir de levée dans l’agenda du service RH. Un oubli de quelques jours coûte ici 12 mois de demi-salaire.

Si vous décidez de lever, envoyez la lettre recommandée sans attendre une réclamation du salarié. Répondre à une demande de paiement n’est pas lever la clause en temps utile : la cour a jugé la renonciation du 29 mai sans effet.

Si vous êtes déjà hors délai, chiffrez la dette et provisionnez-la. Ne construisez pas votre défense sur un argument de force majeure sanitaire : cet arrêt le ferme.

Si votre société est en procédure collective, demandez au mandataire la fixation au passif plutôt qu’une condamnation : une demande de condamnation solidaire du liquidateur et de l’AGS est vouée à l’échec et fait perdre du temps.

Salarié concerné : réclamez le paiement par écrit, conservez la preuve de la date de la lettre de levée reçue, et saisissez le conseil de prud’hommes en appelant à la cause le mandataire liquidateur et l’AGS. Sans eux à l’instance, la créance ne peut pas être fixée.

Questions fréquentes

J'ai oublié de lever la clause de non-concurrence dans le délai prévu : puis-je encore y échapper ?

Non. Une fois le délai contractuel écoulé, la renonciation est sans effet et la contrepartie financière est due sur toute la durée de l'interdiction. Seule une violation de l'interdiction par le salarié peut vous libérer du paiement. Le confinement ou l'état d'urgence sanitaire ne constituent pas une cause de prolongation du délai.

Combien coûte une clause de non-concurrence non levée ?

Le montant est fixé par le contrat lui-même. Dans l'affaire jugée, l'indemnité représentait 50 % du salaire de base mensuel brut moyen calculé sur trois mois, versée pendant les 12 mois d'interdiction, soit 27 744 euros, auxquels se sont ajoutés 2 774,40 euros de congés payés. Vérifiez le pourcentage et la durée inscrits dans vos contrats.

Ma société est en liquidation judiciaire : un ancien salarié peut-il encore me réclamer cette somme ?

Il ne peut plus obtenir une condamnation au paiement. L'instance devant le conseil de prud'hommes tend uniquement à constater la créance et à en fixer le montant au passif de la liquidation. Le mandataire liquidateur et l'AGS doivent être appelés à la procédure. L'AGS garantit ensuite la créance dans la limite de son plafond légal.

L'AGS peut-elle être condamnée solidairement avec la société en liquidation ?

Non. L'AGS n'est tenue qu'à une obligation de garantie, dans les limites de son plafond applicable à la date de la rupture du contrat. Elle ne peut jamais être condamnée solidairement avec la liquidation judiciaire. La décision lui est seulement déclarée commune, ce qui l'oblige à garantir les sommes fixées dans les conditions légales.

Le délai pour lever la clause court-il à partir de quelle date dans une rupture conventionnelle ?

Tout dépend de la rédaction du contrat. La clause examinée visait une notification dans les 15 jours à l'occasion de la cessation du contrat. En pratique, posez la date butoir dès la signature de la rupture conventionnelle et envoyez la lettre recommandée immédiatement : attendre une réclamation du salarié revient souvent à agir trop tard.

Mots-clés

clause de non-concurrence contrepartie financière liquidation judiciaire AGS fixation au passif ordonnance Covid 2020-306 rupture conventionnelle

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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