Recouvrement

Comptes bloqués par une saisie conservatoire : pourquoi contester vos factures en bloc ne suffit pas

Cour d'appel de Paris, Pôle 1 - Chambre 10, 8 octobre 2026, n° RG 25/18838

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Pour obtenir la mainlevée d'une saisie conservatoire, le débiteur doit contester chaque facture précisément et chiffrer ce qui n'est pas dû. Des critiques générales, des exemples d'incohérences ou l'irrégularité formelle d'une facture ne suffisent pas : le créancier n'a besoin que d'une apparence de créance, même sérieusement contestée.

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Vos comptes bancaires sont bloqués par une saisie conservatoire et vous estimez les factures injustifiées. La cour d'appel de Paris fixe le niveau d'exigence : contester en bloc ne sert à rien, seule une démonstration facture par facture, chiffres à l'appui, peut faire tomber la mesure.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 1 - Chambre 10

Numéro

n° RG 25/18838

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

6 avril 2022

Liquidation judiciaire d'une première société dirigée par la même dirigeante

31 janvier 2024

Liquidation judiciaire de la société dont le débiteur a repris l'activité

5 septembre 2024 au 12 janvier 2025

Émission des sept factures impayées, pour 431 331,24 euros

14 février 2025

Le juge de l'exécution autorise la saisie conservatoire

19 février 2025

Saisies pratiquées auprès de deux banques, fructueuses à hauteur de 30 120,74 euros

2 juillet 2025

Le débiteur saisit le juge de l'exécution en contestation

23 octobre 2025

Le juge de l'exécution rejette les demandes de caducité, de mainlevée et de dommages-intérêts

8 octobre 2026

La cour d'appel de Paris confirme le jugement et ramène la créance apparente à 402 435,16 euros

Ce que cette décision change pour vous

Si un fournisseur a fait bloquer vos comptes bancaires par une saisie conservatoire, votre défense ne peut pas se limiter à dire que la facturation est confuse, tardive ou non conforme. Le juge de l’exécution ne tranche pas le fond du litige : il vérifie seulement s’il existe une apparence de créance. Et cette apparence subsiste même si vous avez engagé une action au fond et même si votre contestation est sérieuse.

Trois conséquences pratiques.

D’abord, une facture irrégulière en la forme reste due. L’absence de référence à un bon de commande ou de livraison, l’impossibilité de faire des rapprochements comptables : ces griefs ne font pas tomber la créance. La sanction des règles de facturation est une amende administrative, pas l’annulation de la facture.

Ensuite, valider un tableau de prestations vous engage, même si vous l’avez fait « sous réserve de vérifications ultérieures ». Un courriel de validation suffit à ancrer l’apparence de créance pour le montant correspondant. Votre silence aussi : un tableau transmis, ni validé ni contesté, produit le même effet dès lors que la prestation a bien été exécutée.

Enfin, vos griefs contre le fournisseur ne réduisent pas la saisie tant que vous ne démontrez pas un préjudice évident. Invoquer des manquements contractuels, un abus de dépendance économique ou de la concurrence déloyale, même chiffrés à 300 000 euros devant le tribunal au fond, ne crée pas une créance indemnitaire apparente susceptible de se compenser avec la dette.

Côté créancier, la décision montre ce qui fonctionne : produire les factures, les tableaux récapitulatifs, les courriels d’envoi et de validation, les bons de livraison. Et pour la menace sur le recouvrement, rappeler l’historique des structures antérieures du dirigeant placées en liquidation judiciaire.

Les faits

Un prestataire logistique facture pendant plusieurs mois un distributeur pharmaceutique. Les huit premières factures sont payées sans discussion. À partir de la neuvième, plus rien.

Le prestataire obtient du juge de l’exécution, le 14 février 2025, l’autorisation de pratiquer une saisie conservatoire pour garantir une créance évaluée à 431 331,24 euros. Les saisies sont pratiquées le 19 février 2025 entre les mains de deux banques. Elles ne rapportent que 30 120,74 euros au total.

Le débiteur conteste devant le juge de l’exécution. Il soutient que certaines factures portent sur une période où il n’avait pas encore d’activité, que les prestations avaient été commandées par une société antérieure depuis placée en liquidation judiciaire, que les factures ne respectent pas les règles de forme du code de commerce, et que le prestataire a commis de multiples fautes à son égard. Débouté en première instance, il fait appel et réclame la mainlevée totale ainsi que 10 000 euros de dommages-intérêts.

La question posée à la Cour

Un débiteur qui conteste globalement la facturation de son fournisseur, qui invoque des irrégularités formelles et qui a saisi le tribunal au fond d’une demande indemnitaire, peut-il obtenir la levée des saisies conservatoires pratiquées sur ses comptes ?

Autrement dit : jusqu’où le juge de l’exécution doit-il entrer dans le fond du litige pour apprécier si la créance « paraît fondée en son principe » ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour part du texte :

Toute personne dont la créance paraît fondée en son principe peut solliciter du juge l’autorisation de pratiquer une mesure conservatoire sur les biens de son débiteur, sans commandement préalable, si elle justifie de circonstances susceptibles d’en menacer le recouvrement. (article L. 511-1 du code des procédures civiles d’exécution)

Elle pose ensuite la grille d’analyse : le juge de l’exécution doit examiner les contestations même si elles portent sur le fond du droit, dès lors qu’elles sont de nature à remettre en cause l’existence de la créance. Mais une créance paraissant fondée en son principe s’entend d’une simple apparence de créance, quand bien même elle ferait l’objet d’une contestation sérieuse.

Sur les irrégularités de forme, la cour est nette : l’article L. 441-9 du code de commerce impose des mentions sur les factures, mais le non-respect de ces règles se sanctionne par une amende administrative, non par l’annulation. Le débiteur ne peut donc pas s’en prévaloir pour contester le bien-fondé des sommes.

Sur les factures elles-mêmes, la cour procède pièce par pièce. Celles qui correspondent à un tableau de prestations envoyé puis validé par courriel par le client fondent une apparence de créance : 30 045,58 euros, 60 628,81 euros, 137 135,37 euros. Celle de 99 612,88 euros, adossée à un tableau transmis et jamais invalidé, est retenue aussi, la prestation n’étant pas contestée. Celle de 75 012,52 euros, sans tableau ni validation, est retenue également car les relations commerciales se sont poursuivies sur la période et le débiteur ne conteste pas précisément cette dette.

En revanche, deux factures tombent : 28 479,78 euros et 416,50 euros, qui ne se rattachent à aucune période ni à aucune prestation identifiable. Leur seule édition ne crée pas d’apparence de créance. La créance apparente est ramenée à 402 435,16 euros.

Le reproche adressé au débiteur est répété pour chaque facture : il se contente de critiques générales et d’exemples d’incohérences, sans établir ce qui, pour cette facture précise, ne serait pas dû, ni rétablir le montant des prestations réellement facturables.

Sur la menace sur le recouvrement, la cour retient la succession de structures : la société débitrice a pris la suite d’une société placée en liquidation judiciaire le 31 janvier 2024, et la même dirigeante avait déjà dirigé une société du même secteur liquidée le 6 avril 2022. Ajoutée au montant de la créance et à l’absence de tout paiement, cette fragilité structurelle suffit.

Les saisies n’ayant produit effet qu’à hauteur de 30 120,74 euros, somme très inférieure à la créance apparente, aucune mainlevée, même partielle, n’est ordonnée. Et faute de mainlevée, la demande de dommages-intérêts fondée sur l’article L. 512-2 est écartée : ce texte ne joue que lorsque la mainlevée a été ordonnée.

Les points clés à retenir
  • Une saisie conservatoire tient dès lors que la créance paraît fondée, même si elle fait l'objet d'une contestation sérieuse au fond.
  • Une facture non conforme aux règles de forme du code de commerce reste due : la sanction est une amende administrative, pas l'annulation.
  • Pour faire tomber la mesure, il faut contester facture par facture et chiffrer ce qui n'est pas dû ; les critiques globales sont inopérantes.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si vos comptes sont saisis, reprenez chaque facture visée par l’ordonnance et traitez-la séparément. Pour chacune : identifiez la période, retrouvez le tableau ou le bon correspondant, et chiffrez précisément le montant que vous reconnaissez et celui que vous contestez. Un décompte rectificatif chiffré est la seule arme qui porte devant le juge de l’exécution.

Repérez les factures orphelines. Celles qui ne renvoient à aucune période, aucune prestation identifiable, aucun tableau validé sont les plus vulnérables. Dites-le explicitement dans vos conclusions.

Ne validez plus un tableau mensuel sans l’avoir vérifié. Une validation par courriel engage, et la mention « sous réserve de vérifications ultérieures » n’y change rien. Si un relevé vous paraît douteux, répondez en l’invalidant point par point, par écrit, dans les jours qui suivent. Le silence vaut acquiescement apparent.

N’attendez rien d’une demande indemnitaire reconventionnelle devant le juge de l’exécution tant que vous n’avez pas de preuve évidente et chiffrée du préjudice. Et sachez que les dommages-intérêts pour saisie abusive supposent d’abord d’avoir obtenu la mainlevée.

Si vous êtes le créancier, constituez votre dossier avant la requête : factures, tableaux récapitulatifs, courriels d’envoi et de validation, bons de livraison. Sur la menace de recouvrement, documentez l’historique du dirigeant : sociétés antérieures liquidées, reprise de clientèle, absence de réponse aux mises en demeure. Respectez enfin le délai de huit jours pour signifier au tiers saisi les actes attestant de vos diligences en vue du titre exécutoire, sous peine de caducité.

Questions fréquentes

Mon fournisseur a bloqué mes comptes alors que je conteste ses factures devant le tribunal de commerce. La saisie peut-elle tenir ?

Oui. Une saisie conservatoire ne suppose pas une créance certaine : il suffit qu'elle paraisse fondée en son principe. L'existence d'une procédure au fond et d'une contestation sérieuse ne fait pas tomber la mesure. Pour obtenir la mainlevée, il faut démontrer que l'apparence de créance elle-même est détruite, facture par facture et chiffres à l'appui.

Une facture sans bon de commande ni bon de livraison est-elle annulable ?

Non. L'article L. 441-9 du code de commerce impose des mentions obligatoires sur les factures, mais son non-respect se sanctionne par une amende administrative, pas par la nullité. Un débiteur ne peut donc pas invoquer l'irrégularité formelle d'une facture pour échapper au paiement ou pour obtenir la mainlevée d'une saisie conservatoire.

J'ai validé un relevé mensuel de prestations en précisant « sous réserve de vérifications ». Suis-je engagé ?

En pratique, oui. Un courriel de validation d'un tableau de prestations suffit à établir une apparence de créance pour le montant correspondant, la réserve de vérifications ultérieures n'y faisant pas obstacle. Pour vous préserver, contestez par écrit, ligne par ligne et chiffres à l'appui, dans les jours suivant la réception du relevé.

La saisie n'a rapporté qu'une petite partie de la somme réclamée : puis-je demander une mainlevée partielle ?

Pas si les sommes bloquées restent très inférieures à la créance apparente. La mainlevée partielle n'a de sens que lorsque la saisie dépasse le montant de la créance retenue par le juge. Si 30 000 euros sont saisis pour une créance apparente de 400 000 euros, aucune réduction n'est ordonnée.

Puis-je obtenir des dommages-intérêts pour une saisie conservatoire abusive ?

Seulement si la mainlevée de la mesure a été ordonnée par le juge. L'article L. 512-2 du code des procédures civiles d'exécution subordonne la réparation du préjudice causé par la saisie à cette mainlevée préalable. Tant que la mesure est maintenue, la demande indemnitaire est rejetée, quel que soit le préjudice financier ou de réputation invoqué.

Mots-clés

saisie conservatoire créance fondée en son principe mainlevée juge de l'exécution facturation recouvrement mesures conservatoires

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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