Droit des affaires

Responsabilité du notaire : la prescription part du jour où le dommage se réalise, pas de l'acte fautif

Cour de cassation, Première chambre civile, 16 septembre 2026, n° 24-13.637

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Une action en responsabilité ne se prescrit pas à partir de la date de l'acte fautif, mais à partir du jour où le dommage se réalise, ou du jour où la victime en a connaissance si elle prouve l'avoir ignoré. Tant qu'aucun préjudice n'existe, aucun délai ne court contre la victime.

Votre situation ressemble à celle-ci ? Réserver une consultation

Un acte notarié comporte une erreur en 1979. Le préjudice n'apparaît qu'en 1993. À quelle date part le délai pour agir ? La Cour de cassation tranche : le compteur ne démarre qu'au jour où le dommage se réalise. Une règle décisive pour toute action en responsabilité contre un professionnel du droit ou du chiffre.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Première chambre civile

Numéro

n° 24-13.637

Solution

Cassation

Chronologie de la procédure

13 février 1968

Acquisition de la nue-propriété des parcelles par acte authentique ; un seul usufruitier est désigné.

12 juin 1979

Bail commercial notarié désignant à tort deux usufruitiers comme bailleurs.

5, 10 et 19 août 1988

Renouvellement du bail dans les mêmes conditions.

12 avril 1993

Décès de l'usufruitier : le dommage se réalise, les loyers continuent d'être encaissés par un tiers.

7 et 26 mai 1997

Nouveau renouvellement du bail par acte authentique, en présence de la nue-propriétaire.

17 novembre 2012

Décès de la nue-propriétaire, laissant trois héritiers.

6 février 2017

Assignation du notaire en responsabilité par les héritiers.

8 février 2024

La cour d'appel de Papeete déclare l'action prescrite.

16 septembre 2026

Cassation totale : la prescription ne court qu'à compter de la réalisation du dommage.

Ce que cette décision change pour vous

Vous avez découvert tardivement qu’un acte rédigé par un professionnel — notaire, conseil, rédacteur d’acte — comportait une erreur qui vous a coûté de l’argent. On vous oppose la prescription en soutenant que le délai courait depuis la signature de l’acte. Cette décision vous donne un argument direct : le délai de prescription d’une action en responsabilité ne part pas de la faute, mais de la réalisation du dommage.

La conséquence est très concrète. Une clause mal rédigée, une qualité juridique mal indiquée, une garantie mal constituée peuvent rester sans effet pendant des années. Tant que ces erreurs ne produisent aucune perte, il n’y a rien à réparer, donc rien à prescrire. Le jour où la perte survient, l’action naît — et c’est ce jour-là que le compteur démarre.

À vérifier dans vos propres dossiers : la date à laquelle le préjudice s’est matérialisé, et non la date de l’acte. Un loyer non perçu, un sinistre survenu, un refus de garantie opposé, une saisie qui échoue faute de sûreté valable : ce sont ces événements qui fixent le point de départ. Et si le dommage existait avant que vous ne puissiez le connaître, un second déplacement est possible, à la date de sa révélation — à condition de prouver que vous l’ignoriez.

L’erreur fréquente consiste à renoncer à agir parce que l’acte litigieux est ancien. Cette décision montre que l’ancienneté de l’acte ne vaut pas, à elle seule, prescription.

Les faits

En 1968, une personne acquiert par acte authentique la nue-propriété de parcelles de terre. L’usufruit est détenu par le vendeur.

En 1979, un bail commercial est conclu sur ces parcelles, en la forme authentique, devant notaire. L’acte désigne comme bailleurs la nue-propriétaire, d’une part, et deux personnes en qualité d’usufruitiers, d’autre part : le vendeur et son épouse, mariés en communauté. Or, selon l’acte de vente de 1968, seul le vendeur était usufruitier. L’épouse n’avait pas cette qualité. Le bail est renouvelé en 1988 dans les mêmes termes, par le même notaire.

L’usufruitier décède le 12 avril 1993. À cette date, l’usufruit s’éteint et les loyers devraient revenir à la nue-propriétaire, devenue pleine propriétaire. Mais l’épouse, désignée à tort comme usufruitière dans les actes, continue d’encaisser les loyers commerciaux. Elle renouvelle même le bail en 1997, en cette qualité, par acte reçu par le notaire successeur, et en présence de la nue-propriétaire.

La nue-propriétaire décède en 2012. Ses trois enfants assignent le notaire le 6 février 2017, pour obtenir réparation du préjudice né de l’erreur affectant la qualité d’usufruitière : cette mention a permis l’encaissement indu de loyers commerciaux entre 1993 et 2014. Le notaire appelle en cause l’intéressée. Les deux décèdent en cours d’instance, poursuivie par leurs héritiers.

La cour d’appel de Papeete déclare l’action prescrite. Elle retient que la nue-propriétaire connaissait ou aurait dû connaître, dès le bail de 1979, que son acte de vente ne désignait qu’un seul usufruitier, et qu’elle n’établit pas avoir été victime d’une erreur invincible pendant trente-trois ans.

La question posée à la Cour

À quelle date part la prescription de l’action en responsabilité : au jour de l’acte contenant l’erreur, en 1979, ou au jour où cette erreur a produit un préjudice, en 1993, lors du décès de l’usufruitier ?

Autrement dit : peut-on reprocher à une victime de ne pas avoir agi avant même que son dommage existe ?

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation casse l’arrêt, au visa de l’article 2262 du code civil dans sa rédaction antérieure à la loi du 17 juin 2008, applicable en Polynésie française.

La prescription d’une action en responsabilité ne court qu’à compter de la réalisation du dommage ou de la date à laquelle il est révélé à la victime si celle-ci établit qu’elle n’en avait pas eu précédemment connaissance.

Le raisonnement est direct. Jusqu’au décès de l’usufruitier, la perception des loyers par les époux usufruitiers ne causait aucune perte à la nue-propriétaire : l’usufruit existait, les loyers revenaient légitimement à l’usufruitier. L’erreur de désignation figurant dans les actes n’était encore qu’une faute sans dommage.

C’est le décès, le 12 avril 1993, qui change tout : l’usufruit s’éteint, la nue-propriétaire devient pleine propriétaire, et les loyers auraient dû lui être versés. Le maintien en qualité d’usufruitière de l’épouse, fondé sur la mention erronée des actes, produit alors un préjudice réel.

La cour d’appel ne pouvait donc pas faire partir la prescription de 1979. En la faisant courir à une date où le dommage ne s’était pas encore réalisé, elle a violé le texte. Le raisonnement sur la connaissance que la nue-propriétaire pouvait avoir de son acte de vente était inopérant : la question de la révélation ne se pose que pour un dommage déjà réalisé.

Les points clés à retenir
  • La prescription d'une action en responsabilité court à compter de la réalisation du dommage, et non de la date de la faute ou de l'acte litigieux.
  • Le point de départ peut être reporté au jour de la révélation du dommage, si la victime prouve qu'elle l'ignorait auparavant.
  • Une faute commise dans un acte ancien n'ouvre aucun délai tant qu'elle n'a produit aucune perte : il n'y a pas de prescription d'une action qui n'est pas née.

Ce qu’il faut faire concrètement

Datez votre préjudice, pas la faute. Avant toute analyse de prescription, identifiez l’événement précis qui a transformé une erreur en perte : une échéance non payée, un décès, une résiliation, un refus de garantie, un redressement fiscal. C’est cette date qui compte.

Documentez le moment de la révélation. Si le dommage s’est produit avant que vous n’ayez pu le connaître, réunissez les pièces qui établissent la date de votre découverte : courrier, relevé, expertise, mise en demeure reçue. La charge de la preuve de l’ignorance pèse sur vous.

Ne renoncez pas devant une fin de non-recevoir fondée sur l’ancienneté de l’acte. Un adversaire qui invoque la date de signature d’un contrat de vingt ou trente ans se trompe de point de départ si le dommage est récent.

Relisez les actes qui désignent des qualités juridiques. Usufruitier, nu-propriétaire, associé, gérant, caution : une mention inexacte peut sommeiller des années, puis produire des effets financiers durables. Comparez systématiquement l’acte fondateur et les actes ultérieurs qui s’y réfèrent.

Agissez dès la survenance de la perte. Le report du point de départ protège la victime, il ne l’autorise pas à attendre. Une fois le dommage réalisé et connu, le délai court réellement.

Vérifiez le texte applicable. Le régime de prescription a été profondément modifié par la loi du 17 juin 2008, avec des dates d’entrée en vigueur et des règles transitoires propres à certains territoires. Le délai applicable à votre dossier dépend de la date des faits et du lieu.

Questions fréquentes

L'acte fautif date de vingt ans, mon action est-elle forcément prescrite ?

Non. Le délai de prescription d'une action en responsabilité ne part pas de la date de l'acte fautif, mais du jour où ce dernier a causé un dommage. Une erreur ancienne restée sans conséquence financière n'ouvre aucun délai. Si la perte est survenue récemment, l'action peut rester recevable malgré l'ancienneté de l'acte.

Que signifie « report du point de départ à la révélation du dommage » ?

Lorsque le dommage s'est réalisé sans que la victime puisse le percevoir, le délai ne court qu'à compter du jour où elle en a eu connaissance. Ce report n'est pas automatique : la victime doit prouver qu'elle ignorait réellement son préjudice auparavant. À défaut de preuve, le délai court dès la réalisation du dommage.

Peut-on me reprocher de ne pas avoir lu attentivement l'acte signé ?

Ce reproche est inopérant tant qu'aucun dommage n'existe. La négligence éventuelle de la victime dans la lecture d'un acte peut être discutée au stade du partage de responsabilité ou de la révélation du préjudice, mais elle ne permet pas de faire courir la prescription avant que le dommage ne se soit réalisé.

Le décès de la personne responsable met-il fin à mon action ?

Non. L'action en responsabilité est transmise aux héritiers du responsable, qui peuvent être attraits ou poursuivis à l'instance en leur qualité d'ayants droit. Dans cette affaire, l'instance s'est poursuivie contre les héritiers du notaire décédé, et la condamnation aux dépens et aux frais de procédure a été prononcée contre eux.

Quel délai s'applique à une action en responsabilité contre un professionnel du droit ?

Le délai dépend du texte en vigueur à la date des faits et du territoire concerné : la loi du 17 juin 2008 a réformé le régime de la prescription civile, avec des règles transitoires et des dates d'application propres à certaines collectivités. La première question à trancher reste le point de départ, qui conditionne tout le calcul.

Références : 24-13.637 · 24-13637 · 2413637 · ECLI:FR:CCASS:2026:C100538

Mots-clés

prescription responsabilité du notaire point de départ du délai réalisation du dommage action en responsabilité usufruit

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

Nos résultats

Décisions obtenues par notre cabinet

Tous nos résultats

+150

décisions publiées
avec leurs références

Contentieux commercial et procédures collectives

Voir tous les résultats
Partager
Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

Contacter

Besoin d'un accompagnement juridique ?

Notre cabinet dispose d'une expertise reconnue en matière de procédures collectives, de recouvrement de créances et de contentieux commercial.