Ce que cette décision change pour vous
Si vous êtes poursuivi comme caution d’un prêt professionnel après la liquidation de votre société, le montant que la banque vous réclame n’est presque jamais le bon montant. Deux leviers apparaissent nettement ici.
Le premier : la déchéance du droit aux intérêts contractuels. Quand la banque manque à ses obligations envers la caution, le juge peut la priver des intérêts du contrat. Seuls les intérêts au taux légal courent alors, et seulement à partir de la mise en demeure. Dans cette affaire, le tribunal avait condamné la caution à 42 836,68 € avec intérêts au taux contractuel de 5,19 % ; après déchéance et recalcul, la cour retient 35 592,61 € avec intérêts légaux à compter du 6 octobre 2021. L’écart n’est pas théorique.
Le second : l’imputation des paiements. La cour a ordonné que les règlements effectués par la société débitrice s’imputent en priorité sur le capital, et non sur les intérêts. Mécaniquement, le solde dû diminue.
Troisième enseignement, plus amer : la demande de délais de paiement se perd quand on n’a rien commencé à rembourser. Produire des tableaux d’amortissement et des bulletins de salaire ne suffit pas. Le juge regarde si vous avez donné un gage de bonne foi.
Vérifiez donc trois choses dans votre dossier : le taux appliqué par la banque dans son décompte, le point de départ des intérêts, et l’imputation des sommes déjà versées par la société.
Les faits
En juillet 2016, une caisse d’épargne consent à une SARL un prêt de 172 000 € destiné à financer des travaux dans ses locaux, au taux fixe de 2,19 %, remboursable sur 84 mensualités.
Le même jour, le gérant se porte caution solidaire à hauteur de 50 %, dans la limite de 111 800 €, pour une durée de 138 mois.
La société est placée en liquidation judiciaire le 28 juillet 2021. La banque déclare sa créance pour 118 735,24 € le 30 septembre 2021, puis met la caution en demeure le 6 octobre 2021 de régler 39 670,65 €.
Assigné, le gérant est condamné en première instance, le 19 octobre 2023, à payer 42 836,68 € avec intérêts au taux contractuel de 5,19 %, plus 1 500 € de frais. Le tribunal écarte ses deux moyens de fond : le manquement de la banque au devoir de mise en garde, et la disproportion de l’engagement.
Il fait appel. Par un premier arrêt, la cour confirme le rejet de la décharge totale et des dommages-intérêts, mais infirme sur la déchéance du droit aux intérêts contractuels, qu’elle prononce. Elle ordonne la réouverture des débats et enjoint à la banque de produire un nouveau décompte intégrant la déchéance, les intérêts légaux à compter de la mise en demeure et l’imputation prioritaire des paiements sur le capital.
Le second arrêt, ici commenté, statue sur ce décompte et sur la demande de délais.
La question posée à la Cour
Deux questions subsistaient après le premier arrêt.
Quel montant la caution doit-elle, une fois la déchéance des intérêts contractuels appliquée et les paiements de la société imputés d’abord sur le capital ?
Et la caution, lourdement endettée par ailleurs, peut-elle obtenir un échelonnement sur deux ans au titre de l’article 1343-5 du code civil ?
Ce qu’a jugé la Cour
Sur le montant, la cour constate que la banque a produit le décompte actualisé exigé, qui chiffre la dette totale à 71 185,23 €, et que la caution ne le conteste pas. L’engagement portant sur 50 % des sommes dues, la condamnation est fixée à 35 592,61 €, avec intérêts au taux légal à compter du 6 octobre 2021.
Sur les délais, la cour rappelle le texte :
Le juge peut, compte tenu de la situation du débiteur et en considération des besoins du créancier, reporter ou échelonner, dans la limite de deux années, le paiement des sommes dues.
La caution avait versé un dossier fourni : contrat d’accueil familial, tableaux d’amortissement de deux prêts bancaires (soldes de 7 841 € et 89 746,76 €), prêt automobile de 34 637 €, crédits à la consommation de 21 117 €, 994 € et 5 500 €, quittance de loyer de 2 238,31 €, bulletins de salaire du couple et déclaration de revenus.
La cour relève que l’endettement est important, mais retient deux faits décisifs contre la demande : la caution n’a pas commencé à rembourser sa dette et n’offre aucun gage de respect d’un échéancier. Les délais sont refusés.
- La déchéance du droit aux intérêts contractuels fait basculer la créance au taux légal, à compter de la seule mise en demeure : l'économie peut être substantielle.
- Les paiements du débiteur principal doivent s'imputer en priorité sur le capital, ce qui réduit le solde réclamé à la caution.
- Un décompte non contesté est un décompte acquis : la caution qui ne discute pas les chiffres se voit condamner sur leur base.
Ce qu’il faut faire concrètement
Exigez le détail du décompte. Demandez à la banque la ventilation capital / intérêts / frais, ligne par ligne, et le relevé des sommes versées par la société avant la liquidation. Sans ce détail, vous ne pouvez ni vérifier le taux appliqué ni l’imputation des paiements.
Contestez le décompte par écrit, point par point. Ici, l’absence de contestation a scellé le montant. Chaque poste que vous laissez passer devient un poste jugé.
Recalculez la limite de votre engagement. Lisez la mention manuscrite : pourcentage, plafond en euros, durée. La condamnation ne peut excéder ce que l’acte prévoit — ici 50 % des sommes dues, dans la limite de 111 800 €.
Vérifiez les courriers annuels d’information. C’est leur absence ou leur irrégularité qui fonde la déchéance des intérêts. Rassemblez votre correspondance avec la banque depuis la signature du cautionnement.
Si vous demandez des délais, payez d’abord. Commencez à verser une mensualité, même modeste, avant l’audience, et produisez les justificatifs de ces versements. Chiffrez un échéancier précis sur vingt-quatre mois et dites avec quelles ressources vous le tiendrez. Un dossier qui démontre seulement que vous êtes endetté démontre surtout que vous ne paierez pas.
Deux leviers n'ont pas été exploités. D'abord le décompte : la cour souligne qu'il n'était pas contesté. Une vérification poste par poste — ventilation capital/intérêts, imputation effective des règlements de la société sur le capital, frais ajoutés, respect du plafond de 111 800 € — pouvait réduire encore la base de 71 185,23 € sur laquelle les 50 % ont été calculés. Ensuite les délais : le dossier produit démontrait l'endettement, pas la capacité à payer. La cour reproche deux absences précises — aucun remboursement commencé, aucun gage de respect d'un échéancier. Des versements volontaires engagés avant l'audience, même de quelques centaines d'euros, assortis d'un plan chiffré sur vingt-quatre mois et des justificatifs de ces paiements, auraient répondu point pour point à la motivation retenue.