Litiges commerciaux

Commandement de payer sans décompte détaillé : pourquoi le bail commercial tombe quand même

Cour d'appel de Bastia, Chambre commerciale, 30 septembre 2026, n° RG 25/00319

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Un commandement de payer visant la clause résolutoire d'un bail commercial n'a pas à être accompagné d'un décompte détaillé. Seule la mention du délai d'un mois est exigée à peine de nullité. Si l'acte indique clairement les mois impayés, le loyer mensuel et le total réclamé, il est valable et la résiliation est acquise un mois plus tard.

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Beaucoup de locataires commerciaux croient pouvoir faire annuler un commandement de payer au motif qu'aucun décompte n'y est joint. La cour d'appel de Bastia ferme cette porte. Elle refuse aussi des délais de paiement à un locataire qui n'exploitait plus les lieux et qui a payé trop tard.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Bastia, Chambre commerciale

Numéro

n° RG 25/00319

Solution

Confirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

5 décembre 1984

Conclusion du bail commercial sur un terrain de 3 600 m² et un entrepôt-bureau de 280 m²

20 octobre 2021

Décès du locataire : le bail est transmis à ses trois filles, co-indivisaires

1er septembre 2022

Mise du fonds de commerce en location-gérance pour trois ans

27 mars 2024

Congé avec offre de renouvellement délivré par le bailleur

3 juillet 2024

Commandement de payer visant la clause résolutoire : 7 488,05 €

3 août 2024

Expiration du délai d'un mois : résiliation du bail acquise

23 septembre 2024

Liquidation judiciaire du locataire-gérant, clôturée pour insuffisance d'actif

30 décembre 2024 et 3 janvier 2025

Constats de commissaire de justice établissant l'absence d'exploitation des lieux

8 avril 2025

Ordonnance de référé constatant la résiliation et ordonnant l'expulsion

30 septembre 2026

Arrêt de la cour d'appel confirmant l'ordonnance en toutes ses dispositions

Ce que cette décision change pour vous

Si vous êtes locataire commercial et que vous avez reçu un commandement de payer visant la clause résolutoire, ne comptez pas sur l’absence de décompte pour le faire tomber. Seule la mention du délai d’un mois est prescrite à peine de nullité par l’article L. 145-41 du code de commerce. Tout le reste relève de l’appréciation du juge : il suffit que l’acte permette de comprendre ce qu’on vous réclame et pourquoi.

Concrètement, un commandement qui énonce les mois impayés, le montant du loyer mensuel, la multiplication, le coût de l’acte et le total est jugé suffisamment précis. L’argument de la nullité pour imprécision ne prospère que si vous ne pouvez réellement pas identifier l’origine de la dette.

Deuxième enseignement, plus brutal : reconnaître la dette dans vos conclusions revient à admettre que la clause résolutoire a joué. Si vous contestez, contestez le montant. Sinon vous scellez vous-même la résiliation.

Troisième point : payer après l’expiration du délai d’un mois ne sauve rien. Et proposer un chèque dont ni la date d’établissement ni la date d’encaissement ne sont démontrées ne vaut pas paiement.

Si vous êtes bailleur, l’enseignement est symétrique : un commandement rédigé simplement mais complètement résiste. En revanche, ne gardez pas de demandes en réserve pour l’appel — la demande de remise des clefs sous astreinte, formulée pour la première fois devant la cour, a été déclarée irrecevable.

Les faits

Un bail commercial est conclu en 1984 sur un terrain de 3 600 m² et un entrepôt-bureau de 280 m². Le bailleur et le locataire d’origine décèdent tous deux ; le bail se poursuit entre l’héritier du bailleur et les trois filles du locataire, devenues co-indivisaires.

En 2022, les trois héritières donnent le fonds de commerce en location-gérance à une société. Celle-ci est placée en liquidation judiciaire en septembre 2024, liquidation clôturée pour insuffisance d’actif, ce qui met fin à la location-gérance.

Entretemps, le bailleur délivre un congé avec offre de renouvellement en mars 2024. Puis, le 3 juillet 2024, il fait signifier un commandement de payer visant la clause résolutoire : 7 mois de loyers impayés, de janvier à juillet 2024, à raison de 1 219,59 € par mois, soit 7 317,54 €, auxquels s’ajoutent 170,51 € de coût de l’acte — total 7 488,05 €.

Le commandement reste infructueux. Le bailleur assigne en référé. Le juge des référés d’Ajaccio constate la résiliation du bail au 3 août 2024, condamne les trois héritières au paiement provisionnel de 7 488,05 €, fixe une indemnité d’occupation mensuelle de 1 219,59 € jusqu’à libération des lieux et ordonne l’expulsion.

Deux des trois héritières font appel. Elles soutiennent que le commandement est nul faute de décompte, offrent de régler la somme et, à défaut, demandent trois mois de délais.

La question posée à la Cour

Trois questions, en réalité.

Un commandement de payer visant la clause résolutoire est-il nul si aucun décompte détaillé n’y est annexé ?

Une offre de paiement formulée devant la cour d’appel, plus d’un an après l’expiration du délai d’un mois, empêche-t-elle la clause résolutoire de produire effet ?

Un locataire peut-il obtenir des délais de paiement suspendant les effets de la clause résolutoire sans démontrer sa situation financière ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la validité du commandement, la cour s’en tient strictement au texte :

Toute clause insérée dans le bail prévoyant la résiliation de plein droit ne produit effet qu’un mois après un commandement demeuré infructueux. Le commandement doit, à peine de nullité, mentionner ce délai.

La sanction de nullité ne frappe qu’une seule omission : celle du délai d’un mois. L’absence de décompte annexé n’est pas sanctionnée par la nullité. L’acte du 3 juillet 2024 mentionnait le délai d’un mois, la période d’impayés, le loyer mensuel, le calcul et le total. La cour le juge « suffisamment précis, explicite et dénué d’ambiguïté » pour que les destinataires aient pleine connaissance de la cause et du montant réclamés.

Sur la clause résolutoire, la cour relève que le bail stipulait une résiliation de plein droit à défaut de paiement d’un seul terme à son échéance, un mois après commandement infructueux. Les appelantes ayant reconnu dans leurs conclusions le montant dû, cette reconnaissance emporte résiliation au 3 août 2024.

L’offre de paiement est écartée : le chèque produit, difficilement lisible, ne permet de déterminer ni sa date d’établissement ni la date de son encaissement. Impossible donc d’établir un paiement antérieur au 3 août 2024 qui aurait « vidé le commandement de sa cause ». Et l’impayé a perduré bien au-delà, alors que l’occupation se poursuivait.

Sur les délais, l’article 1343-5 du code civil permet au juge de reporter ou échelonner le paiement dans la limite de deux années, « compte tenu de la situation du débiteur et en considération des besoins du créancier ». Encore faut-il que le locataire prouve sa situation. Or deux procès-verbaux de constat établissaient une absence d’exploitation commerciale des lieux loués. La situation justifiant des délais n’étant pas démontrée, la demande est rejetée.

Les points clés à retenir
  • Seule l'omission du délai d'un mois rend nul un commandement de payer visant la clause résolutoire : l'absence de décompte annexé ne l'est pas.
  • Reconnaître le montant réclamé dans ses écritures emporte reconnaissance de l'acquisition de la clause résolutoire à la date d'expiration du délai.
  • Des délais de paiement suspendant la clause supposent que le locataire prouve lui-même sa situation ; l'absence d'exploitation des lieux joue contre lui.

La cour confirme l’ordonnance en toutes ses dispositions, déclare irrecevable la demande nouvelle de remise des clefs sous astreinte et condamne les appelantes in solidum à 3 000 € de frais irrépétibles d’appel.

Ce qu’il faut faire concrètement

À réception d’un commandement de payer, notez immédiatement la date de l’acte et ajoutez un mois : c’est votre échéance réelle. Après elle, le bail est résilié de plein droit sans qu’aucun juge n’ait à le prononcer.

Vérifiez une seule mention pour la nullité : le délai d’un mois figure-t-il dans l’acte ? Si oui, abandonnez la stratégie de l’annulation et concentrez-vous sur le paiement.

Payez avant l’expiration du délai, et payez de façon traçable : virement daté, et non chèque dont vous ne pourrez prouver ni la remise ni l’encaissement. Conservez l’avis d’opération.

Si vous ne pouvez pas payer, saisissez le juge d’une demande de délais avant que la résiliation ne soit constatée par une décision définitive. Et constituez un dossier : bilans, relevés bancaires, carnet de commandes, preuve que l’activité tourne. Une demande de délais sans pièce sur votre situation est rejetée.

Si vous avez cessé l’exploitation, sachez que le bailleur peut le faire constater par commissaire de justice et que ce constat ruinera votre demande de délais.

Ne contestez pas pour contester : reconnaître la dette dans vos conclusions sans contester le jeu de la clause revient à valider la résiliation.

Bailleur, formulez toutes vos demandes dès la première instance — expulsion, indemnité d’occupation, remise des clefs sous astreinte. Une demande oubliée en référé est irrecevable en appel.

Questions fréquentes

Mon commandement de payer n'a pas de décompte joint, puis-je le faire annuler ?

Non, en principe. L'article L. 145-41 du code de commerce ne sanctionne par la nullité qu'une seule omission : celle du délai d'un mois. L'absence de décompte annexé n'est pas une cause de nullité. Si l'acte indique les mois impayés, le loyer mensuel et le total réclamé, il est considéré comme suffisamment précis.

Combien de temps ai-je pour payer après un commandement visant la clause résolutoire ?

Un mois, à compter de la date de l'acte. Passé ce délai, si vous n'avez pas réglé l'intégralité des sommes visées, le bail est résilié de plein droit, sans décision de justice. Le juge ne fait ensuite que constater cette résiliation. Payez de façon traçable et datée avant l'échéance.

Puis-je obtenir des délais de paiement pour sauver mon bail commercial ?

Oui, le juge peut échelonner la dette sur deux ans au plus et suspendre les effets de la clause résolutoire, tant que la résiliation n'a pas été constatée par une décision définitive. Mais c'est à vous de prouver votre situation financière et la viabilité de votre activité. Sans pièces, la demande est rejetée.

J'ai envoyé un chèque après le délai : le bail est-il sauvé ?

Non. Un paiement postérieur à l'expiration du délai d'un mois ne fait pas revivre le bail résilié de plein droit. De plus, un chèque dont vous ne pouvez prouver ni la date d'établissement ni la date d'encaissement ne démontre aucun paiement utile. Privilégiez le virement, daté et justifié par un avis bancaire.

Le bailleur peut-il ajouter de nouvelles demandes en appel ?

Non. Les demandes qui n'ont pas été formées devant le premier juge sont irrecevables en appel, en application des articles 564 et suivants du code de procédure civile. Un bailleur qui oublie de demander la remise des clefs sous astreinte en référé ne peut pas rattraper cet oubli devant la cour d'appel.

Mots-clés

bail commercial clause résolutoire commandement de payer délais de paiement indemnité d'occupation référé expulsion

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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