Ce que cette décision change pour vous
Si vous êtes locataire commercial et que vous venez de recevoir un commandement de payer visant la clause résolutoire, trois réflexes s’imposent à la lecture de cet arrêt.
L’absence de décompte détaillé ne suffit pas à faire tomber l’acte. La cour recherche si vous étiez, en pratique, en mesure de comprendre ce qui vous était réclamé. Un courrier antérieur du bailleur qui expliquait le calcul de l’indexation suffit à combler le silence du commandement — surtout si vous y avez répondu, ce qui prouve que vous l’aviez compris.
La mention du délai d’un mois n’a pas à figurer en gros caractères en première page. Dès lors que l’acte reproduit l’article L. 145-41 du code de commerce et annonce que le bail sera résilié « un mois après le présent commandement », le délai est identifiable, même dans une police plus petite.
Un commandement partiellement injustifié reste valable. S’il porte sur plusieurs postes et qu’un seul est contestable, l’acte survit pour la partie non contestable de la dette. Contester une seule ligne du décompte ne fait donc rien tomber.
Conséquence pratique : le mois qui court à compter de la délivrance continue de courir pendant que vous contestez. Si vous voulez neutraliser la clause résolutoire, il faut soit payer dans le mois, soit saisir le juge d’une demande de délais sur le fondement de l’article 1343-5 du code civil, qui permet de suspendre les effets de la clause.
Les faits
Un bail commercial de neuf ans prend effet le 1er janvier 2021. Le loyer est de 2 700 € HT, payable « par virement bancaire automatique le premier de chaque mois ». Le bail contient une clause d’indexation sur l’indice des loyers commerciaux, met la taxe foncière à la charge du preneur, et stipule une clause résolutoire jouant un mois après commandement resté sans effet.
Dans les faits, les loyers sont réglés autour du 10, du 13, du 14 ou du 16 du mois. Le bailleur le signale par courrier dès juin 2022 ; le locataire répond le même jour que les loyers « n’ont jamais été réglés au 1er de chaque mois » et qu’il continuera à payer aux mêmes dates. En janvier 2023, le bailleur détaille par écrit la révision du loyer : 243,39 € par mois à compter du 1er janvier 2022, plus un rappel de 1 120,08 € pour l’année antérieure. Le locataire répond qu’il ne doit rien à ce titre.
Le 2 mai 2023, le bailleur fait délivrer un commandement visant la clause résolutoire pour 5 280,42 € : 2 337,03 € d’indexation et 2 943,39 € au titre du loyer de mai 2023. Le locataire assigne en nullité. Le tribunal judiciaire annule le commandement. Le bailleur fait appel.
La question posée à la Cour
Un commandement visant la clause résolutoire est-il nul lorsqu’il ne joint aucun décompte du rappel d’indexation, qu’il est délivré le lendemain d’une échéance tombant un jour férié, et que le délai d’un mois n’y figure qu’en petits caractères ?
Autrement dit : jusqu’où va l’exigence de précision de l’acte, et à quelles conditions le locataire peut-il en obtenir l’annulation ?
Ce qu’a jugé la Cour
La cour d’appel infirme le jugement et déclare le commandement valable.
« Toute clause insérée dans le bail prévoyant la résiliation de plein droit ne produit effet qu’un mois après un commandement demeuré infructueux. Le commandement doit, à peine de nullité, mentionner ce délai. » (article L. 145-41 du code de commerce)
Le raisonnement se déroule en trois temps.
Sur la précision de l’acte. Le commandement doit être suffisamment précis pour permettre à son destinataire d’en vérifier le bien-fondé. À défaut, l’irrégularité est un vice de forme : elle relève des articles 112 à 114 du code de procédure civile et ne peut être sanctionnée que si celui qui l’invoque prouve le grief qu’elle lui cause. Ici, le courrier du 12 janvier 2023 permettait de reconstituer le calcul (1 120,08 € + 243,39 € × 5). Le locataire y avait d’ailleurs répondu. La page du bail contenant la clause résolutoire était annexée à l’acte. Aucune impossibilité de vérifier, donc aucune nullité.
Sur l’échéance tombant un jour férié. La cour admet que les virements interbancaires ne sont pas traités les jours fériés et sont exécutés le jour suivant. Mais elle relève qu’au 2 mai 2023 le loyer était exigible, et que le locataire n’a pas prouvé l’avoir payé à cette date — il reconnaît même dans ses écritures l’avoir réglé « au cours du mois de mai ».
Sur la mauvaise foi du bailleur. Les contrats doivent être exécutés de bonne foi (article 1104 du code civil) et un commandement délivré de mauvaise foi est privé d’effet. Mais la cour constate que les loyers n’étaient effectivement pas payés aux dates contractuelles, que le bailleur l’avait signalé à plusieurs reprises, et que le commandement ne réclame rien au titre de la taxe foncière litigieuse. L’affirmation selon laquelle l’huissier aurait été mandaté dès avril, avant l’échéance, n’est pas démontrée. La mauvaise foi est écartée, et avec elle la demande de 10 000 € de dommages et intérêts.
- L'imprécision d'un commandement est un vice de forme : son annulation suppose la preuve d'un grief, et les courriers antérieurs du bailleur peuvent suffire à rendre les sommes compréhensibles.
- Le délai d'un mois est valablement mentionné s'il est lisible, même en petits caractères, dès lors qu'aucune confusion n'est possible.
- Un commandement délivré pour un montant supérieur à la dette réelle reste valable pour la partie non contestable.
Ce qu’il faut faire concrètement
Datez votre paiement, ne le racontez pas. Sortez l’ordre de virement avec son horodatage, pas seulement le relevé mensuel. Si l’échéance tombe un jour férié, l’argument ne vaut que si vous prouvez que l’ordre a été émis à temps et que seul le traitement bancaire a décalé l’exécution.
Ne laissez jamais s’installer une pratique de paiement différée. Un courrier dans lequel vous annoncez que vous continuerez à payer après le 1er du mois constitue, plus tard, la pièce qui écarte toute mauvaise foi du bailleur.
Chiffrez le grief. Si le commandement est imprécis, écrivez immédiatement au bailleur que vous ne pouvez pas vérifier les sommes et demandez le décompte. Cette lettre, restée sans réponse, est la pièce qui transforme une simple imprécision en grief indemnisable.
Ne confondez pas indexation et révision triennale. Ce sont deux mécanismes distincts. Avant de contester un rappel, faites recalculer l’indice des loyers commerciaux poste par poste : contester en bloc expose à voir le commandement validé pour le reste.
Saisissez le juge des délais dans le mois. L’article 1343-5 du code civil permet d’obtenir des échéances et de suspendre les effets de la clause résolutoire tant que la résiliation n’a pas été définitivement constatée. Une fois le mois écoulé sans paiement ni saisine, la marge se referme.
Trois leviers n'ont pas été exploités. D'abord la preuve du paiement : le locataire s'est borné à affirmer avoir réglé le loyer « au cours du mois de mai » ; l'ordre de virement horodaté du 1er mai, avec attestation bancaire sur le décalage de traitement d'un jour férié, aurait privé le commandement de sa cause principale. Ensuite le grief : l'absence de décompte d'indexation n'a jamais été reliée à une impossibilité concrète de vérifier, alors qu'une sommation écrite de communiquer le détail, restée sans réponse, l'aurait établie. Enfin l'accusation de mandat donné à l'huissier dès avril est restée une affirmation : la facture ou le mandat de l'étude, obtenus par sommation de communiquer, auraient étayé la mauvaise foi. Une demande de délais sur le fondement de l'article 1343-5 aurait par ailleurs sécurisé la position pendant la contestation.