Recouvrement

Saisie des loyers puis délai de grâce obtenu : pourquoi l'argent est déjà parti et comment l'éviter

Cour d'appel de Paris, Pôle 1 - Chambre 10, 15 octobre 2026, n° RG 25/04292

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une saisie-attribution transfère immédiatement la créance saisie au créancier, dès l'acte. Un délai de grâce obtenu après cette date ne la fait pas tomber et n'en suspend pas les effets. Lorsque la créance saisie est à exécution successive — des loyers par exemple —, la saisie capte aussi les échéances futures jusqu'au complet paiement.

Votre situation ressemble à celle-ci ? Réserver une consultation

Un bailleur fait saisir les loyers que lui doit son locataire. Trois semaines plus tard, il obtient du président du tribunal de commerce un report d'exigibilité de quinze mois. Trop tard : la cour juge que l'argent a déjà changé de mains. La chronologie, ici, vaut plus que l'argument.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 1 - Chambre 10

Numéro

n° RG 25/04292

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

6 novembre 2003

Conclusion du bail commercial, renouvelé par avenant le 6 février 2013

5 octobre 2018

Annulation du bail et de son avenant, condamnation du bailleur à restitution

30 avril 2024

Arrêt sur renvoi après cassation condamnant le bailleur à 924 895 euros

24 juillet 2024

Ouverture d'une procédure de conciliation à la demande du débiteur

12 juillet 2024

Première saisie-attribution, annulée le 30 octobre 2024 faute de notification préalable de l'arrêt rectificatif

31 octobre 2024

Seconde saisie-attribution de loyers pour 629 538,30 euros

21 novembre 2024

Délai de grâce : report de 15 mois de l'exigibilité de la dette

18 février 2025

Le juge de l'exécution rejette les demandes de nullité, de mainlevée et de suspension

15 janvier 2026

Rejet du pourvoi contre l'arrêt du 30 avril 2024

13 mars 2026

Ouverture d'un redressement judiciaire du débiteur

15 octobre 2026

Confirmation du jugement ; refus de fixer au passif une créance pour appel abusif

Ce que cette décision change pour vous

Si un créancier vous a fait saisir des loyers, des redevances, des commissions ou toute créance qui se renouvelle mois après mois, la date de l’acte de saisie fige tout. À cette date, la créance saisie sort de votre patrimoine et entre dans celui du créancier. Ce que vous obtenez ensuite — délai de grâce, report d’exigibilité, accord de conciliation — ne peut plus rien récupérer.

Deux conséquences très concrètes.

Première : la négociation d’un étalement se joue avant la mesure d’exécution, pas après. Une procédure de conciliation ouverte ne gèle pas à elle seule les poursuites ; il faut demander au président, pendant la conciliation, les mesures qui suspendent l’exécution, et les obtenir avant que l’huissier ne signifie l’acte.

Seconde : quand la créance saisie est à exécution successive, l’effet de la saisie ne s’épuise pas au premier mois. Il court sur toutes les échéances à venir jusqu’à ce que le créancier soit intégralement payé, dans la limite de ce que le tiers saisi vous doit. Vérifiez immédiatement le montant total pour lequel la saisie a été pratiquée : c’est lui qui fixe la durée réelle de la captation de vos revenus.

Un troisième point mérite votre attention, de nature procédurale mais aux effets lourds : devant la cour d’appel, seules les demandes figurant dans le dispositif des conclusions sont examinées. Un moyen développé dans les motifs, mais absent du dispositif, est perdu.

Les faits

Une société propriétaire avait donné à bail commercial des bureaux. Le bail et son avenant ont été annulés en justice, ce qui a entraîné des restitutions à sa charge. Après plusieurs décisions, un arrêt rendu sur renvoi après cassation l’a condamnée à payer 924 895 euros, avec intérêts à compter du 6 novembre 2017.

Le créancier a d’abord fait pratiquer une saisie-attribution en juillet 2024, annulée par le juge de l’exécution faute de notification préalable de l’arrêt rectificatif. Il a recommencé le 31 octobre 2024, par une saisie-attribution de loyers entre les mains d’une société tierce, pour un total de 629 538,30 euros.

Entre-temps, la débitrice avait obtenu l’ouverture d’une procédure de conciliation, le 24 juillet 2024. Et le 21 novembre 2024 — soit trois semaines après la saisie —, le président du tribunal de commerce a accueilli sa demande de délai de grâce et reporté de quinze mois l’exigibilité de la dette.

Fort de ce report, la débitrice a saisi le juge de l’exécution pour obtenir la mainlevée de la saisie, ou à défaut la suspension de l’exécution pendant quinze mois. Le juge a refusé. Elle a fait appel. En cours d’instance d’appel, un redressement judiciaire a été ouvert à son égard, et administrateur comme mandataire judiciaires sont intervenus volontairement.

La question posée à la Cour

Un délai de grâce accordé après une saisie-attribution peut-il faire tomber cette saisie, ou au moins en suspendre les effets, lorsqu’elle porte sur une créance à exécution successive dont les échéances futures ne sont pas encore nées ?

Ce qu’a jugé la Cour

La réponse est non, et elle tient à la nature même de la saisie-attribution.

L’acte de saisie emporte, à concurrence des sommes pour lesquelles elle est pratiquée, attribution immédiate au profit du saisissant de la créance saisie, disponible entre les mains du tiers ainsi que de tous ses accessoires. (article L. 211-2 du code des procédures civiles d’exécution)

La cour en tire la conséquence : la saisie transmet la propriété de la créance au créancier poursuivant, à hauteur des sommes saisies. Le transfert est acquis dès l’acte.

Pour les créances à exécution successive — les loyers en sont l’exemple type, et l’article L. 112-1 du même code autorise expressément de les saisir —, l’effet attributif s’étend aux sommes échues depuis la signification de l’acte et jusqu’à ce que le créancier saisissant soit rempli de ses droits, dans la limite de ce que le tiers doit au débiteur.

Dès lors, le jugement du 21 novembre 2024 ne pouvait ni remettre en cause un transfert déjà réalisé, ni en suspendre les effets pendant les quinze mois accordés. La cour ajoute que le pourvoi formé contre l’arrêt servant de titre n’avait pas privé celui-ci de son caractère exécutoire : la saisie reposait bien sur un titre valable.

La débitrice obtient néanmoins gain de cause sur un point. Le créancier réclamait 15 000 euros pour appel abusif. La cour refuse : contester une saisie-attribution et reprendre en appel une partie des moyens de première instance ne caractérise pas un abus, d’autant que le litige posait une question réelle — l’étendue de l’effet attributif immédiat sur une créance à exécution successive. Aucune créance de dommages et intérêts n’est fixée au passif.

La cour relève enfin que la demande d’annulation de la saisie, évoquée dans les écritures, ne figurait pas dans le dispositif des conclusions : elle n’a donc pas été examinée.

Les points clés à retenir
  • La saisie-attribution transfère la créance au créancier dès l'acte : un délai de grâce postérieur ne la fait pas tomber et n'en suspend pas les effets.
  • Sur une créance à exécution successive, la saisie capte les échéances futures jusqu'au complet désintéressement du créancier.
  • Contester une saisie-attribution par des moyens sérieux n'est pas un appel abusif, même en reprenant des arguments déjà écartés en première instance.

Ce qu’il faut faire concrètement

Datez tout. Relevez la date de signification de l’acte de saisie et comparez-la à celle de chaque décision que vous invoquez. Si votre délai de grâce est postérieur, il ne porte que sur le solde non saisi.

Agissez pendant la conciliation, pas après. Une procédure de conciliation ouverte ne suspend pas automatiquement les poursuites. Demandez expressément au président les mesures de suspension, et faites-les prononcer avant toute mesure d’exécution.

Chiffrez la durée de captation. Divisez le montant total de la saisie par le montant mensuel saisi : vous saurez combien de mois de recettes vous perdez, et vous pourrez bâtir votre trésorerie sur du réel.

Attaquez la régularité de l’acte dans les délais. Dans l’affaire, une première saisie avait été annulée parce que la décision rectificative n’avait pas été notifiée avant la mesure. Contrôlez systématiquement que chaque titre fondant la saisie vous a bien été signifié au préalable.

Vérifiez le dispositif de vos conclusions. Toute demande que vous voulez voir trancher doit y apparaître explicitement. Un développement dans les motifs ne suffit pas.

Après l’ouverture d’une procédure collective, rappelez que les demandes adverses ne peuvent plus tendre à une condamnation à paiement : elles se limitent à la constatation et à la fixation de la créance au passif.

Ce qui aurait pu changer l'issue

Deux leviers n'ont pas été exploités. D'abord la chronologie : la conciliation était ouverte depuis le 24 juillet 2024, soit plus de trois mois avant la saisie du 31 octobre. Une demande de suspension des poursuites présentée au président pendant cette période, et obtenue avant l'acte, aurait empêché l'effet attributif de se produire — le délai de grâce est arrivé trois semaines trop tard. Ensuite la régularité de l'acte : une première saisie avait justement été annulée pour défaut de notification préalable de l'arrêt rectificatif ; la demande de nullité de la seconde a bien été développée, mais elle ne figurait pas dans le dispositif des conclusions d'appel, de sorte que la cour n'a pas pu l'examiner. Reproduire cette prétention au dispositif aurait rouvert le débat sur la validité de la mesure elle-même.

Questions fréquentes

J'ai obtenu un délai de paiement : la saisie déjà pratiquée tombe-t-elle ?

Non. Une saisie-attribution transfère la créance saisie au créancier dès la signification de l'acte. Un délai de grâce ou un report d'exigibilité obtenu après cette date ne peut ni annuler ce transfert ni en suspendre les effets. Il ne produit d'effet que sur la part de dette non couverte par la saisie.

Une saisie sur mes loyers ne vaut-elle que pour le mois en cours ?

Non. Lorsque la créance saisie est à exécution successive, comme des loyers, l'effet attributif s'étend aux échéances qui viendront à terme après la saisie, jusqu'à ce que le créancier soit intégralement payé, dans la limite de ce que le tiers saisi doit au débiteur. Une seule saisie peut donc capter plusieurs mois de recettes.

Une procédure de conciliation empêche-t-elle mon créancier de saisir ?

Pas automatiquement. L'ouverture d'une conciliation ne gèle pas par elle-même les mesures d'exécution. Il faut saisir le président pour obtenir les délais ou la suspension des poursuites, et obtenir cette décision avant que le créancier ne fasse signifier son acte de saisie. Après, il est trop tard pour les sommes déjà attribuées.

Est-ce que je risque des dommages et intérêts si je conteste une saisie et que je perds ?

Pas du seul fait d'avoir perdu. Contester une saisie-attribution relève du droit d'agir. Reprendre en appel des moyens déjà écartés en première instance ne suffit pas à caractériser un abus, surtout si le litige soulève une question de droit réelle. Les dommages et intérêts supposent une démarche dilatoire ou de mauvaise foi.

Mon adversaire peut-il encore me faire condamner à payer après l'ouverture de mon redressement judiciaire ?

Non. Après l'ouverture de la procédure collective, l'instance reprise ne peut tendre qu'à la constatation de la créance et à la fixation de son montant au passif. Toute demande de condamnation à paiement, y compris au titre des frais de procédure, doit être convertie en fixation de créance.

Mots-clés

saisie-attribution effet attributif immédiat créance à exécution successive délai de grâce conciliation juge de l'exécution appel abusif

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

Nos résultats

Décisions obtenues par notre cabinet

Tous nos résultats

+150

décisions publiées
avec leurs références

Contentieux commercial et procédures collectives

Voir tous les résultats
Partager
Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

Contacter

Besoin d'un accompagnement juridique ?

Notre cabinet dispose d'une expertise reconnue en matière de procédures collectives, de recouvrement de créances et de contentieux commercial.