Contentieux fiscal

Emploi d'étrangers sans titre : une boulangerie obtient la décharge partielle de 25 000 euros de sanctions

CAA de Versailles, 1ère chambre, 4 juin 2026, n° 24VE00082

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture

Redressement réclamé

61 122 €

Contribution spéciale et contribution forfaitaire OFII

Décharge obtenue

Environ 25 000 €

Application de la loi pénale plus douce / Erreur dans l'appréciation des faits

La Cour administrative d'appel de Versailles vient d'annuler partiellement les sanctions infligées à une boulangerie pour emploi d'étrangers sans titre de travail. En appliquant d'office la loi du 26 janvier 2024, plus favorable, et en reconnaissant la bonne foi de l'employeur face à une carte d'identité frauduleuse, la juridiction prononce une décharge d'environ 25 000 euros sur les 61 122 euros initialement réclamés.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

CAA de Versailles, 1ère chambre

Numéro

n° 24VE00082

Solution

Décharge partielle

Publication

Inédit au recueil Lebon

Chronologie de la procédure

4 mars 2021

Contrôle de police dans la boulangerie - constat de la présence de trois ressortissants tunisiens

11 mars 2021

Établissement du procès-verbal de synthèse par les services de police

18 mai 2021

Décision de l'OFII infligeant 54 750 € de contribution spéciale et 6 372 € de contribution forfaitaire

20 juillet 2021

Recours gracieux formé par la société Nasri Frères

5 août 2021

Rejet du recours gracieux par l'OFII

9 novembre 2023

Jugement du tribunal administratif de Cergy-Pontoise rejetant la demande

15 janvier 2024

Appel de la société Nasri Frères devant la CAA de Versailles

26 janvier 2024

Publication de la loi pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration

12 mai 2026

Audience devant la Cour administrative d'appel de Versailles

4 juin 2026

Arrêt de la CAA de Versailles prononçant la décharge partielle

Les faits du litige

La société Nasri Frères, exploitant une boulangerie sous l’enseigne “Le Moulin de Nanterre - le Moulin des Sablons”, s’est retrouvée au cœur d’un contentieux administratif suite à un contrôle de police effectué le 4 mars 2021.

Lors de cette intervention, les services de police ont constaté la présence de trois ressortissants tunisiens dépourvus de titres les autorisant à séjourner et travailler en France :

  • M. A…, employé depuis août 2014, qui avait présenté une carte d’identité française lors de son embauche
  • M. B…, travaillant comme pâtissier depuis octobre 2020
  • M. D… (alias C…), surpris en train de laver les sols dans l’arrière-boutique

Sur la base du procès-verbal dressé, le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a, par décision du 18 mai 2021, infligé à la société :

  • Une contribution spéciale de 54 750 euros au titre de l’article L. 8253-1 du code du travail
  • Une contribution forfaitaire de 6 372 euros représentative des frais de réacheminement

Le recours gracieux formé par la société le 20 juillet 2021 ayant été rejeté, puis sa demande devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise écartée par jugement du 9 novembre 2023, la société a interjeté appel devant la Cour administrative d’appel de Versailles.

Les moyens soulevés par la société

Devant la Cour, la société Nasri Frères a développé plusieurs arguments pour contester les sanctions :

Sur le défaut de motivation : la société soutenait que la décision de l’OFII était insuffisamment motivée au regard de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration.

Sur l’emploi de M. A… : la société faisait valoir qu’elle n’avait pas à vérifier l’authenticité de la carte d’identité française présentée par ce salarié lors de son embauche en 2014. Elle invoquait également la relaxe prononcée au pénal à l’encontre de son dirigeant.

Sur les autres employés : elle contestait la matérialité des faits pour M. B… (présent uniquement une matinée en remplacement) et M. D… (aucun lien de subordination selon elle).

Sur la disproportion : elle demandait à titre subsidiaire la réduction des contributions à 20 374 euros.

L’application d’office de la loi pénale plus douce

L’élément déterminant de cette affaire réside dans l’intervention de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration, entrée en vigueur après la commission des faits mais avant que la Cour ne statue.

Le principe de la loi plus douce

La Cour rappelle un principe fondamental :

“Il appartient au juge administratif, saisi d’une contestation portant sur une sanction que l’administration inflige à un administré, de prendre une décision qui se substitue à celle de l’administration et, le cas échéant, de faire application d’une loi répressive nouvelle plus douce, entrée en vigueur entre la date à laquelle l’infraction a été commise et celle à laquelle il statue.”

L’abrogation de la contribution forfaitaire

Le VII de l’article 34 de la loi du 26 janvier 2024 a purement et simplement abrogé les dispositions relatives à la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement (anciens articles L. 822-2 à L. 822-6 du CESEDA).

La Cour en tire la conséquence logique : la décision mettant à la charge de la société le paiement de 6 372 euros de contribution forfaitaire doit être annulée.

Le nouveau régime de l’amende administrative

Pour la contribution spéciale, désormais qualifiée d’amende administrative, la Cour analyse si le nouveau régime est plus favorable :

Le nouveau texte impose au ministre chargé de l’immigration de déterminer le montant de l’amende en fonction des circonstances propres à chaque espèce, en tenant compte de :

  • Les capacités financières de l’auteur du manquement
  • Le degré d’intentionnalité
  • Le degré de gravité de la négligence commise
  • Les frais d’éloignement du territoire français

La Cour conclut que ce nouveau régime, bien qu’il supprime certaines possibilités de minoration automatique, présente globalement un caractère plus doux en raison de l’individualisation de la sanction qu’il impose.

La reconnaissance de la bonne foi de l’employeur

Le cas de la carte d’identité frauduleuse

Concernant M. A…, la Cour applique une jurisprudence protectrice pour les employeurs de bonne foi :

“Un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement des dispositions de l’article L. 8253-1 du code du travail lorsque, tout à la fois, il s’est acquitté des vérifications qui lui incombent (…) et n’était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux.”

En l’espèce, la société avait produit la copie de la carte d’identité française présentée par M. A… lors de son embauche. L’intéressé disposait également d’un numéro de carte vitale, “ce qui laissait supposer que sa situation administrative était régulière”.

La Cour juge qu’il était “impossible de déceler à première vue le caractère frauduleux du document” et prononce l’annulation de la sanction pour l’emploi de ce salarié, soit une réduction de 18 250 euros (un tiers de la contribution spéciale).

Les autres employés : matérialité des faits établie

En revanche, pour M. B… et M. D…, la Cour confirme la matérialité des faits :

  • M. B… avait déclaré aux policiers travailler comme pâtissier depuis octobre 2020, six jours par semaine
  • M. D… avait été surpris en train de laver les sols et avait déclaré être embauché pour “20 à 30 euros par jour”

La bonne foi invoquée par la société “ne suffit pas à faire regarder l’amende administrative comme présentant un caractère excessif”.

La décision de la juridiction administrative

La Cour administrative d’appel de Versailles prononce une annulation partielle des décisions de l’OFII :

Sont annulées :

  • La contribution forfaitaire de 6 372 euros (abrogation législative)
  • La contribution spéciale au titre de l’emploi de M. A… (bonne foi de l’employeur face à un document frauduleux)

Sont maintenues :

  • Les sanctions relatives à l’emploi de M. B… et M. D…

La société Nasri Frères obtient donc une décharge d’environ 25 000 euros sur les 61 122 euros initialement réclamés.

Les points clés à retenir
  • Le juge administratif doit appliquer d'office une loi pénale plus douce entrée en vigueur après les faits mais avant sa décision
  • La contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement a été abrogée par la loi du 26 janvier 2024
  • Un employeur qui a vérifié les documents d'identité d'un salarié ne peut être sanctionné s'il ne pouvait déceler leur caractère frauduleux
  • La conservation d'une copie des pièces d'identité présentées lors de l'embauche est essentielle pour se défendre
  • Le nouveau régime de l'amende administrative impose une individualisation de la sanction selon quatre critères légaux

Les implications pratiques

Pour les employeurs

Cette décision rappelle l’importance de documenter scrupuleusement les vérifications effectuées lors de l’embauche de tout salarié :

  • Conserver une copie des documents d’identité présentés
  • Effectuer les vérifications auprès de la préfecture en cas de doute
  • Procéder à la déclaration préalable à l’embauche (DPAE)

Face à une carte d’identité ou un titre de séjour, l’employeur n’est pas tenu de jouer le rôle d’expert en détection de faux documents. Sa bonne foi peut être reconnue si les vérifications de base ont été accomplies.

Pour les entreprises sanctionnées

Les entreprises ayant fait l’objet de sanctions de l’OFII pour des faits antérieurs à la loi du 26 janvier 2024 mais dont le contentieux est encore pendant doivent impérativement :

  1. Soulever l’application de la loi nouvelle devant le juge administratif
  2. Demander l’annulation de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement, désormais abrogée
  3. Démontrer leur bonne foi par tous moyens, notamment en produisant les documents collectés lors de l’embauche

L’accompagnement par un avocat

Face à la complexité de ces contentieux mêlant droit du travail, droit des étrangers et principes généraux du droit répressif, le recours à un avocat spécialisé permet de :

  • Identifier les moyens juridiques pertinents, y compris l’application de lois nouvelles plus favorables
  • Contester la matérialité des faits et la qualification juridique retenue
  • Négocier avec l’administration ou plaider efficacement devant les juridictions

Cette décision illustre que même lorsque des irrégularités sont partiellement avérées, une défense structurée peut conduire à des réductions substantielles des sanctions initialement prononcées.

Mots-clés

contentieux fiscal vice de procédure OFII contribution spéciale emploi d'étrangers loi pénale plus douce fraude documentaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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