Contentieux fiscal 7 min de lecture

TVA et ventes à distance : une société andorrane obtient la décharge des huit neuvièmes de ses rappels de TVA

CAA de Toulouse, 1ère chambre, 26 février 2026, n° 24TL00147

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani

Redressement réclamé

Non précisé

Taxe sur la valeur ajoutée

Décharge obtenue

8/9èmes des rappels de TVA période janvier-septembre 2016

Erreur d'appréciation sur le lieu d'imposition

La Cour administrative d'appel de Toulouse vient de reconnaître qu'une société de droit andorran avait effectivement transféré ses moyens d'exploitation hors de France, conduisant à la décharge des huit neuvièmes des rappels de TVA réclamés pour l'année 2016. Cette décision illustre l'importance cruciale de la preuve du lieu d'expédition des marchandises dans les opérations de vente à distance.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

CAA de Toulouse, 1ère chambre

Numéro

n° 24TL00147

Solution

Décharge partielle

Publication

Inédit au recueil Lebon

Chronologie de la procédure

1er mars 2014

Création de la société Excepcio SL en Andorre

1er avril 2014

Début de la période vérifiée

Février 2016

Transfert des moyens d'exploitation en Andorre

30 septembre 2016

Fin de la période vérifiée

30 novembre 2017

Notification de la proposition de rectification

5 février 2018

Observations du contribuable avec transmission de justificatifs

3 avril 2018

Réponse aux observations du contribuable

9 août 2019

Saisine du supérieur hiérarchique du vérificateur

17 septembre 2019

Entretien avec le supérieur hiérarchique

20 novembre 2023

Jugement du tribunal administratif de Montpellier rejetant la demande

16 janvier 2024

Requête en appel devant la CAA de Toulouse

26 février 2026

Arrêt de la CAA de Toulouse accordant une décharge partielle

Les faits du litige fiscal

La société Excepcio SL, société de droit andorran créée le 1er mars 2014, exerçait une activité de vente par correspondance de produits électroniques principalement à destination d’une clientèle française. Elle était fiscalement représentée en France par la société Excepcio Logistique, établie à Claira dans les Pyrénées-Orientales.

L’administration fiscale a engagé une vérification de comptabilité portant sur la TVA pour la période du 1er avril 2014 au 30 septembre 2016. À l’issue du contrôle, des rappels de TVA ont été notifiés à la société, l’administration considérant que les marchandises vendues aux clients français étaient expédiées depuis le territoire français et non depuis l’Andorre.

Le vérificateur avait en effet constaté que la société Excepcio Logistique, basée en France, disposait de moyens d’exploitation et expédiait les marchandises aux clients, tandis que les déclarations de TVA déposées par le représentant fiscal ne mentionnaient aucune opération imposable, alors même que des ventes étaient effectuées.

Face au rejet de sa demande par le tribunal administratif de Montpellier le 20 novembre 2023, la société Excepcio Logistique a interjeté appel devant la Cour administrative d’appel de Toulouse.

La question du lieu d’imposition à la TVA

Le cœur du litige portait sur l’application de l’article 258 B du Code général des impôts, qui détermine le lieu d’imposition des ventes à distance de biens meubles corporels.

Article 258 B du CGI : « Par dérogation aux dispositions du I de l’article 258, est réputé se situer en France : 1° Le lieu de la livraison des biens meubles corporels (…) expédiés ou transportés en France à partir d’un autre État membre de la Communauté européenne, par le vendeur ou pour son compte (…) »

L’administration fiscale soutenait que la société Excepcio SL, bien qu’inscrite au registre du commerce andorran, exerçait en réalité son activité en France, les marchandises étant expédiées depuis le territoire français par l’intermédiaire de son représentant fiscal.

La société contribuable arguait quant à elle avoir transféré ses moyens d’exploitation en Andorre à compter de juin 2015, de sorte que les livraisons effectuées depuis ce pays tiers ne devaient pas être soumises à la TVA française.

La décision de la Cour administrative d’appel

Sur la régularité de la procédure

La Cour a d’abord examiné les moyens de procédure soulevés par la société, qui invoquait notamment une privation de la garantie du recours hiérarchique.

Sur ce point, la CAA rappelle la portée de la charte des droits et obligations du contribuable vérifié :

« La possibilité pour un contribuable de s’adresser (…) au supérieur hiérarchique du vérificateur puis à l’interlocuteur départemental ou régional constitue une garantie substantielle ouverte à l’intéressé à deux moments distincts de la procédure d’imposition. »

Toutefois, la Cour précise que l’absence de prise de position écrite du supérieur hiérarchique après l’entretien n’empêche pas le contribuable de saisir l’interlocuteur départemental. En l’espèce, les rectifications devaient être considérées comme maintenues et le litige persistant, de sorte que la société pouvait poursuivre les recours prévus par la charte. La procédure n’était donc pas irrégulière sur ce point.

De même, l’examen par l’administration des pièces communiquées par la société dans ses observations (une clé USB contenant des documents douaniers et comptables) ne constituait pas une nouvelle vérification de comptabilité prohibée par l’article L. 51 du LPF, mais s’inscrivait dans le cadre normal de l’instruction des observations du contribuable.

Sur le bien-fondé des impositions

C’est sur le fond que la société obtient partiellement gain de cause.

La Cour confirme d’abord la position de l’administration pour la période d’avril 2014 à janvier 2016 : les marchandises étaient bien expédiées depuis la France et la société n’établissait pas avoir exercé une activité depuis l’Andorre durant cette période.

En revanche, pour la période postérieure à février 2016, la Cour constate :

« Il résulte de l’instruction que la société a effectivement transféré ses moyens d’exploitation en Andorre à compter du mois de février 2016, ainsi que permettent de l’établir les nombreux documents de “tracking” des marchandises, versés au dossier, sans que l’administration n’apporte d’éléments en sens contraire. »

Cette constatation est déterminante : l’administration ne pouvait dès lors pas assujettir à la TVA française l’ensemble des ventes réalisées en 2016.

La Cour procède à une évaluation forfaitaire et juge que les huit neuvièmes du chiffre d’affaires réalisé sur la période du 1er janvier au 30 septembre 2016 ne sont pas assujettis à la TVA française, correspondant à la période durant laquelle les expéditions s’effectuaient depuis l’Andorre.

L’enseignement pour le contribuable

Les points clés à retenir
  • Le lieu d'imposition à la TVA des ventes à distance dépend du lieu effectif d'expédition des marchandises, pas du lieu d'immatriculation de la société
  • Les documents de tracking et justificatifs logistiques constituent des preuves déterminantes pour établir le lieu réel des opérations
  • L'absence de réponse écrite du supérieur hiérarchique après un entretien n'est pas une irrégularité : le contribuable peut saisir l'interlocuteur départemental
  • La charge de la preuve peut se retourner : si le contribuable apporte des éléments probants, l'administration doit les contester
  • Une décharge partielle peut être obtenue même si l'administration a raison sur une partie de la période vérifiée

Les implications pratiques

Pour les entreprises exerçant une activité de vente à distance

Cette décision rappelle l’importance cruciale de documenter précisément le lieu d’expédition des marchandises. Les sociétés établies hors de France qui vendent à des consommateurs français doivent conserver :

  • Les documents de transport (tracking, bordereaux d’expédition)
  • Les factures des prestataires logistiques indiquant le lieu de prise en charge
  • Tout élément attestant de la réalité des moyens d’exploitation dans le pays d’établissement

Sur la preuve du transfert d’activité

Lorsqu’une entreprise transfère son activité vers un autre pays, elle doit pouvoir démontrer la date effective du transfert et la réalité des moyens d’exploitation dans le nouveau lieu. En l’espèce, c’est précisément la production des documents de tracking qui a permis d’établir que les expéditions s’effectuaient depuis l’Andorre à compter de février 2016.

Sur les garanties procédurales

Bien que le moyen n’ait pas prospéré en l’espèce, la décision rappelle que la charte des droits et obligations du contribuable vérifié offre des garanties importantes. Le contribuable qui sollicite un entretien avec le supérieur hiérarchique et n’obtient pas de réponse écrite doit considérer que le désaccord persiste et peut alors saisir l’interlocuteur départemental.

Sur la majoration pour manquement délibéré

La Cour confirme l’application de la majoration de 40 % pour manquement délibéré sur la période où la TVA était effectivement due. La répétition des omissions et l’importance des montants en cause ont permis à l’administration d’établir l’intention d’éluder l’impôt. Les entreprises doivent donc veiller à la cohérence entre leurs déclarations fiscales et leur activité réelle, sous peine de se voir appliquer des pénalités significatives.

Cette décision illustre enfin qu’un contentieux fiscal peut aboutir à une victoire partielle : si la société n’a pas obtenu la décharge totale demandée, elle a néanmoins obtenu une réduction substantielle des rappels de TVA pour l’année 2016, démontrant l’intérêt de poursuivre un recours même lorsque l’administration a partiellement raison.

Mots-clés

contentieux fiscal TVA vente à distance lieu d'imposition établissement stable Andorre charge de la preuve

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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